L’investissement socialement responsable est-il plus rentable?

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Concordia n’est pas la seule université au Canada à subir des pressions pour réorienter les politiques d’investissement de son fonds de dotation, rapporte Bram Freedman, président du CA de la fondation de l’université.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Concordia n’est pas la seule université au Canada à subir des pressions pour réorienter les politiques d’investissement de son fonds de dotation, rapporte Bram Freedman, président du CA de la fondation de l’université.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En investissant 5 % de son fonds de dotation dans le développement durable, l’Université Concordia réalise une expérience unique en son genre. D’ici quelques années, elle devrait pouvoir comparer les résultats obtenus.

Une université à l’avant-garde du progrès social ne devrait-elle pas investir dans le développement durable ? C’est en quelque sorte la question qu’ont posée des étudiants militants aux administrateurs du fonds de dotation de l’Université Concordia.

Cette université dispose en effet de 100 millions de dollars provenant de généreux donateurs et d’anciens étudiants, et dont les revenus servent à octroyer des bourses aux étudiants ainsi qu’à financer des travaux de recherche. En 2014-2015, cette fondation a ainsi versé pour 1 454 480 $ en bourses et 453 980 $ à des chaires et projets de recherche.

Or, le fonds, comme tout bon gestionnaire le fait, a investi ces 100 millions avant tout pour générer du rendement. Comme le relate Bram Freedman, vice-recteur aux relations extérieures et président du CA de la Fondation de l’Université Concordia, « comme fiduciaires, nous avons le devoir d’obtenir de bons rendements. C’est une responsabilité qui nous incombe ».

En 2013, un groupe d’étudiants très soucieux de promouvoir le développement durable s’est mis à faire pression auprès des fiduciaires pour qu’ils évitent d’investir dans des secteurs tels que les énergies fossiles, le tabac, les armes, et procèdent plutôt selon des critères éthiques. (Comme le précise M. Freedman, le fonds n’investit pas nécessairement dans ce genre d’activités, mais il ne s’y oppose pas non plus.)

La question qui se posait aux fiduciaires était donc : valait-il mieux rechercher les meilleurs rendements possible ou prendre le risque — qui sait ? — d’obtenir de moins bons rendements en privilégiant le développement durable et les enjeux éthiques ?

Tout ou rien

D’après le président du CA de la Fondation de l’Université Concordia, les étudiants les plus militants réclamaient que celui-ci investisse la totalité des 100 millions du fonds en développement durable, qu’importent les conséquences sur le rendement.

« On a eu de très bons échanges avec les étudiants, des échanges respectueux et cordiaux, relate M. Freedman. En fait, nous avons beaucoup appris les uns des autres. » Ainsi, les étudiants ont appris que les fiduciaires de la Fondation assument avant tout une responsabilité légale vis-à-vis des donateurs et des bénéficiaires du fonds de dotation. En retour, les membres du CA ont beaucoup appris sur les enjeux éthiques et les enjeux de « désinvestissement ». « Les étudiants nous ont fait des présentations très professionnelles », indique-t-il.

« Nous avons expliqué à nos étudiants que nos obligations sont envers eux, pour offrir des bourses et financer des projets de recherche qui, justement, emploient des étudiants pour faire de la recherche. Nous avons donc des intérêts communs. »

Il rapporte aussi que Concordia n’est pas la seule université au Canada à subir des pressions pour réorienter les politiques d’investissement de son fonds de dotation. Dans la plupart des universités, dit-il, il y a des groupes de militants dits Divest — par exemple Divest Concordia, Divest McGill, Divest UBC — « qui poussent très, très fort pour qu’on se désinvestisse de certains secteurs et pour qu’on favorise l’investissement durable ».

« Ce qui se passe généralement, poursuit-il, c’est que cela donne lieu à de longues discussions… pour finalement aboutir à un vote : devrait-on, oui ou non, désinvestir tous les fonds de l’université pour les réorienter vers le développement durable ? » Or, dans tous les cas où cette question a été posée, la réponse a été non, puisque, indique Bram Freedman, tout compte fait, cela représenterait trop de risque.

Dans son cas, Concordia a choisi d’adopter une voie de compromis. Au lieu d’en arriver au tout ou rien, les fiduciaires se sont entendus avec les étudiants pour procéder à une première expérience : investir 5 millions dans des fonds éthiques et des fonds de développement durable pour voir quel rendement on obtiendrait. « Si on avait posé la question “100 % de désinvestissement ou rien ”, la réponse aurait été non », affirme M. Freedman.

« À ma connaissance, nous sommes la seule université au Canada à faire cela », ajoute-t-il fièrement.

Une expérience à suivre

En conséquence, les fiduciaires du Fonds de dotation ont donné des directives aux gestionnaires chargés de gérer les 5 millions du fonds : pas de tabac, pas de combustibles fossiles, pas d’armes à feu, résume Bram Freedman, mais aussi d’investir dans des entreprises qui ont des activités liées au développement durable. « Il s’agit pour nous non pas de faire de la discrimination négative — “pas de…” —, mais également d’encourager les placements reliés aux domaines d’activité du développement durable. »

Le CA a en outre créé un comité consultatif dans lequel M. Freedman a pris soin d’inclure un représentant des militants de Divest Concordia. « Pour moi, s’ils sont à la table, ce sera plus facile de maintenir un dialogue fructueux, dit-il. Et j’insiste aussi beaucoup pour que ce ne soit pas que les fonds de l’université qui soient investis de la sorte, mais également ceux des associations étudiantes. Car, si c’est bon pour nous, ça doit l’être aussi pour elles ! »

L’expérience que mène Concordia permettra donc de comparer le rendement d’investissements dans des fonds éthiques et de développement durable par rapport à des investissements classiques.

Le vice-recteur aux relations extérieures indique qu’il faudra cependant attendre au moins deux bonnes années avant de pouvoir commencer à établir certaines comparaisons. « Mais nous allons éventuellement le faire », promet-il.

Certains observateurs estiment d’emblée que des entreprises gérées avec le souci du développement durable consomment moins d’énergie et de ressources, ce qui devrait par conséquent les rendre plus performantes. « Par contre, d’autres disent le contraire, relate M. Freedman. Pour ma part, je dis : pas nécessairement. On verra donc avec le temps et ce sera une expérience très intéressante à suivre. »