Être payé à ne rien faire, c’est plus d’ouvrage que l’monde pense…

Vivre de l’aide sociale avec 623 $ par mois, c’est parfois son nez dans les poubelles à la recherche de victuailles pas trop défraîchies. <br />
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Vivre de l’aide sociale avec 623 $ par mois, c’est parfois son nez dans les poubelles à la recherche de victuailles pas trop défraîchies. 
Ce texte s’inscrit dans la série « Un hiver avec Félix Leclerc » qui, jusqu’au 21 mars, explore des mutations, des perspectives, des enjeux sociaux, politiques ou culturels du Québec contemporain tout en faisant un clin d’oeil à l’artiste. Aujourd’hui, la toujours difficile défense de l’aide sociale, sur l’air de Les 100 000 façons de tuer un homme.​
 

Félix Leclerc, chansonnier : […] Non vraiment, j’y tiens, la meilleure façon de tuer un homme, c’est de le payer à ne rien faire […]

Alain Noël, professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal : C’est une chanson que je n’ai jamais aimée parce qu’elle peut laisser penser que Félix Leclerc était contre l’assurance-emploi et l’aide sociale. D’abord, ce n’est pas vrai qu’un chômeur ne fait rien. Ça peut être très occupant d’être au chômage. Chercher un emploi peut être angoissant et difficile. Et puis, je pense qu’il y a pire que de payer quelqu’un à ne rien faire, et c’est de ne pas le payer, c’est-à-dire de le laisser dans la misère.

Marie-Christine Latte, coordonnatrice à l’Organisation populaire des droits sociaux de la région de Montréal : Payés à ne rien faire ? C’est peut-être vrai pour certaines personnes, mais pas pour celles qui reçoivent l’aide sociale, pour qui le simple fait de survivre est une occupation à temps plein. C’est du travail d’essayer de joindre les deux bouts avec seulement 623 $ par mois pour une personne seule et 965 $ pour un couple quand le loyer moyen d’un 3 et demi à Montréal s’élève à 660 $. Il faut beaucoup d’énergie et de courage pour vous nourrir, vous vêtir, chercher de l’emploi et répondre à toutes les exigences des fonctionnaires.

Alain Noël : Lorsqu’on regarde les tendances des dernières années, on constate qu’il n’y a jamais eu aussi peu de gens à l’aide sociale grâce entre autres à l’augmentation du taux de participation des femmes et au recul du chômage. Ce que cela montre, c’est que lorsque l’économie crée des emplois, les gens sont là pour les occuper. Les chômeurs qui restent sont souvent entre deux emplois, sinon ils peuvent avoir des problèmes de santé, peuvent être découragés parce que leur profil ne correspond pas au besoin du marché du travail ou qu’ils vivent dans des régions peu favorables. On ne peut pas dire qu’on a un gros problème de gens installés dans le non-emploi.

Marie-Christine Latte : Un peu tout le monde peut se retrouver à l’aide sociale. Je vois des gens bardés de diplômes et des personnes qui ont perdu leur emploi après 30 ans au même endroit. Il y a aussi des gens sans diplôme ou avec toutes sortes de contraintes liées entre autres à leur santé physique ou psychologique, au fait qu’ils soient analphabètes fonctionnels ou qu’ils ne maîtrisent pas bien ni le français ni l’anglais. Ceux à qui cela arrive vont le taire parce qu’être à l’aide sociale est un stigmate terrible. Tous nos discours valorisent tellement le travail salarié que ceux qui n’entrent pas dans ce cadre-là sont rapidement suspectés d’être des fraudeurs ou des paresseux de père en fils.

Alain Noël : L’aide sociale, c’est le mal-aimé de nos programmes sociaux. En général, les gouvernements ne perdent pas beaucoup de votes lorsqu’ils s’attaquent aux revenus des assistés sociaux. Ces revenus tendent à diminuer lorsque les partis de droite sont au pouvoir longtemps, mais ils ne s’améliorent pas tellement lorsque vient le tour de la gauche. En résumé, si vous êtes à l’aide sociale, méfiez-vous des gouvernements de droite, mais ne comptez pas trop sur les gouvernements de gauche.

Marie-Christine Latte : La défense de l’aide sociale est rarement populaire entre autres parce que, contrairement aux soins de santé par exemple, personne n’aime penser qu’il pourrait un jour en avoir besoin. Aussi, on se trouve chaque fois de nouveaux coupables. Cette fois-ci, ce sont les jeunes de 19 à 29 ans qui sont visés. Juste avant, c’était les personnes en hébergement pour le traitement de la toxicomanie.

Alain Noël : On assiste depuis une quinzaine d’années dans les pays riches à une petite révolution qui consiste à avoir des politiques plus actives où, en plus d’un chèque, on offre de la formation complémentaire, des stages. On s’assure aussi de rendre le travail plus payant par une hausse du salaire minimum, des allocations familiales ou une assurance médicaments. Ce virage a été relativement réussi. Les gens sans emploi sont habituellement contents de se voir offrir des outils pour s’en sortir. Mais cela fait que ceux qui restent à l’aide sociale sont ceux aux prises avec les problèmes les plus lourds. Et puis, les gouvernements sont toujours plus prompts à imposer des conditions aux prestataires qu’à leur fournir les outils promis pour s’en sortir. Dit autrement, lorsque les services sont véritablement offerts, il ne manque pas de volontaires.

Marie-Christine Latte : Vous vous souvenez de la maison qui rend fou dans le film Les douze travaux d’Astérix ? C’est pareil. On n’a pas idée de la complexité et de la quantité des démarches imposées aux assistés sociaux. Même des diplômés universitaires ne s’y retrouvent pas. Même si le ministère admet que neuf prestataires sur dix ne seraient pas employables immédiatement, notamment à cause de problèmes de santé, il conteste systématiquement les rapports de médecins qui lui sont soumis. On n’est plus dans la reconnaissance d’un droit, mais dans la charité. Il serait tellement plus simple et plus juste d’instituer un revenu de citoyenneté universel et inconditionnel équivalant au seuil de faible revenu (24 000 $ avant impôt en 2014). En plus de reconnaître enfin les différentes formes de participation à la société, un tel système réduirait la précarité des plus démunis et augmenterait leurs chances de se trouver un emploi rémunéré.

Alain Noël : L’idée d’un revenu de citoyenneté est séduisante en théorie, mais pose toutes sortes de problèmes en pratique, entre autres parce que son coût serait faramineux et parce qu’il obligerait à faire table rase de notre courtepointe de politiques et d’acquis sociaux gagnés au fil des ans. Mais ceux qui craignent que le filet social devienne trop généreux et qu’il incite les gens à moins travailler peuvent se rassurer. Le problème commence peut-être à se poser avec le salaire des médecins, mais les chômeurs et les assistés sociaux sont encore très loin du compte. Pour dire la vérité, je trouve que la meilleure chanson sur la question et la montagne de préjugés qui l’entourent n’est pas celle de Félix Leclerc, mais celle de Plume Latraverse intitulée : Les pauvres.

Les 100 000 façons de tuer un homme

Paroles et musique : Félix Leclerc

Sur les cent mille façons de tuer quelqu’un
La plus dangereuse c’est le coup de fusil
La plus onéreuse c’est le coup de canon
Ça d’mande une équipe entraînée au bruit
Y’a toujours la corde dite pendaison
Pour le noeud coulant faut avoir le don.
 
Sûre que la noyade attire les moroses
Mais pas garantie parce que l’eau réveille
Le bon vieux poison mais là faut la dose
Pas assez tu dors, un peu trop tu veilles.
 
Le gaz est plus propre, pas de commentaires
Mais à tout instant gare au courant d’air
Non je crois que la façon la plus sûre de tuer un homme
C’est d’l’empêcher de travailler en lui donnant d’l’argent.

Le rasoir ma foi cette saloperie 
A ses fanatiques parce que c’est tranchant 
La hache le couteau et la scie aussi 
Mais c’est un domaine bourré d’accidents 
Très peu efficace est la collision 
Ça brise une face, laisse des lésions 
Pour mourir de soif faut la volonté 
Le dégoût de l’eau, surtout la santé 
Non vraiment j’y tiens la meilleure façon de tuer un homme 
C’est d’le payer à ne rien faire. 

Entre mourir d’amour ou bien mourir de rire 
La plus achalandée c’est difficile à dire 
Les deux finissent en spasmes en soubresauts en transes 
Mais les deux sont jolies 
Le rire toujours comique 
Et l’autre romantique. 

La chaise électrique c’est très indécent 
Sauter dans le vide pas toujours prudent 
Étrangler quelqu’un c’est perdre ses sens 
Le trancher c’est pire c’est les sens dessus dessous. 

Non vraiment je reviens aux sentiments premiers 
L’infaillible façon de tuer un homme 
C’est d’le payer pour être chômeur 
Et puis c’est gai dans une ville ça fait des morts qui marchent.
3 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 27 janvier 2016 09 h 39

    La meilleure façon de tuer un homme

    « C’est une chanson que je n’ai jamais aimée parce qu’elle peut laisser penser que Félix Leclerc était contre l’assurance-emploi et l’aide sociale. »

    Il est plutôt difficile et hasardeux d'être critique envers le poète vénéré, mais il arrive qu'on puisse trouver dans les propos de l'artiste un petit fond de bourgeoisie bien ancrée, un petit fond de droite nationaliste. Il est difficile de ne pas trouver dans cette chanson un regard un peu condescendant envers les chômeurs – et aussi envers la ville.

    « Et puis c’est gai dans une ville ça fait des morts qui marchent. »

    M. Leclerc ne reconduisait-il pas le vieux discours des curés de village, pour qui la ville était un lieu de perversité, de perdition, qui menaçait la pureté et l'innocence de la campagne ? Dans le discours de ces curés, il y avait les sept péchés capitaux, la paresse étant du nombre.

    Pourtant, une vision plus moderne de la ville pourrait ressembler à ceci : s'il y a des morts qui marchent dans une ville, ce sont ceux qui, brûlés par la cupidité, l'appétit insatiable de l'argent et des biens matériels, oublient de vivre.

    La meilleure façon de tuer un homme, c'est de permettre à ses semblables de gagner de l'argent au centuple de leurs besoins.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 27 janvier 2016 12 h 34

      J'aime bien votre opinion, surtout le dernier paragraphe qui en fait un beau résumé...

    • Richard Langelier - Abonné 27 janvier 2016 16 h 07

      Félix Leclerc réalisait que les ressources étaient extraites dans les régions, mais transformées dans le sud. Les gouvernements compensaient les gens des régions par un droit à plus de semaines d'assurance-chômage. Maintenant que les usines de transformation sont disparues des régions, on leur dit: «Vous êtes paresseux».
      P.-S. Je m'oppose évidemment à la solution créditiste de Marie-Christine Latte.
      La chanson «Les pauvres» de Plume décrit bien les préjugés.