De la vallée du Saint-Laurent à la banquise de l’Arctique

Une équipe de chercheurs analysera les impacts de 20 produits chimiques sur la vie du Grand Nord. 
Photo: Paul J. Richards Agence France-Presse Une équipe de chercheurs analysera les impacts de 20 produits chimiques sur la vie du Grand Nord. 
L’usage de pesticides à grande échelle à travers le Canada et les États-Unis a des impacts qui dépassent largement les frontières des champs où ils sont utilisés. Certains de ces produits parcourent des milliers de kilomètres par la voie des airs et atteignent le Grand Nord canadien, ce qui expose des espèces aquatiques à des risques qui ne cessent d’augmenter. Un professeur de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) vient tout juste d’entamer un projet de recherche pour y voir plus clair.
 

Le plus récent bilan des ventes de pesticides au Québec confirme une tendance lourde : la quantité de pesticides vendus aux agriculteurs a augmenté de 27 % entre 2006 et 2012, alors que le gouvernement provincial s’est donné pour objectif de réduire la présence de pesticides de 25 % d’ici 2021, par rapport à la moyenne des données compilées entre 2006 et 2008.

Ces pesticides, tout comme ceux utilisés à travers l’Amérique du Nord, peuvent un jour ou l’autre laisser des traces jusqu’en Arctique, où les scientifiques en ont trouvé différentes concentrations. Le Groupe national consultatif sur les contaminants (GNCC), qui relève de Pêches et Océans Canada, surveille la situation depuis plusieurs années. Il a décidé cette année de prioriser l’étude des impacts sur les espèces qui vivent dans l’Arctique, où les « risques d’exposition à des contaminants aquatiques ne cessent d’augmenter ».

Le professeur en géochimie organique marine à l’UQAR, Jean-Pierre Gagné, s’est donc vu confier le mandat de déterminer si les « pesticides d’usage courant » ont des effets nocifs sur les organismes marins du Grand Nord. D’ici la publication de leur rapport final en mars 2017, son équipe et lui analyseront les impacts de 20 produits chimiques sur un type de bactérie marine et de microalgue, la moule bleue et le phoque commun.

Ils exposeront ces organismes ou leurs cellules immunitaires à des pesticides ou des mélanges de pesticides. Certains de ces produits font partie des groupes chimiques les plus vendus au Québec en 2012, comme celui des chlorotriazines.

Se réveiller à temps

On sait depuis un bon moment que des pesticides se retrouvent dans le Grand Nord, à des centaines de kilomètres des terres cultivables les plus proches. Ils s’évaporent, se condensent dans l’atmosphère et sont transportés dans les airs jusqu’à la prochaine pluie. Lorsque ce phénomène se répète, les pesticides peuvent voyager aussi loin que du Texas au Nord canadien. C’est ce qu’on appelle l’« effet sauterelle ».

« L’épandage de pesticides est peu efficace, affirme M. Gagné. Comme ils sont volatils, il y en a beaucoup qui passe en phase vapeur dès qu’ils sont épandus et qui sont transportés par les courants atmosphériques. »

Les données sur le sujet existent, mais le portrait n’est pas complet. « Actuellement, les concentrations mesurées dans l’eau ou dans les sédiments arctiques sont très faibles. […] Mais le problème, c’est qu’on observe des concentrations. On ne sait pas si ça ne fait que commencer à apparaître », poursuit le chercheur, qui compare la présence de pesticides dans l’Arctique à la question des changements climatiques.

« Ça a pris du temps avant qu’on se réveille, et lorsqu’on s’est réveillé, on s’est dit qu’il faudrait faire quelque chose, mais l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère, on ne l’arrête pas comme ça, fait-il remarquer. Plusieurs pesticides sont utilisés depuis des dizaines d’années, donc s’ils ont commencé à transiter vers l’Arctique, ce n’est peut-être que le début du signal. Et peut-être que dans cinq ans, les concentrations seront encore beaucoup plus importantes, on ne le sait pas », poursuit le chercheur.

Chose certaine, les résultats des travaux réalisés par M. Gagné et ses collègues pourraient permettre au GNCC de proposer des mesures afin de limiter l’utilisation des pesticides qui menacent la vie aquatique.

Questionné à savoir si l’Union des producteurs agricoles (UPA) est consciente de la présence de pesticides dans l’Arctique et si elle pose des gestes pour éviter que ces contaminants voyagent jusque dans le Grand Nord, son porte-parole, Patrice Juneau, a d’abord répondu par courriel que l’organisation « ne s’est pas penchée sur la question ».

Le regroupement des agriculteurs québécois reconnaît-il à tout le moins l’existence de cette problématique ? « Nos experts en agroenvironnement connaissent effectivement cette problématique, car elle est assez bien documentée, a-t-il ajouté dans un second envoi. L’UPA est favorable à un usage le plus parcimonieux possible des pesticides. L’impact recherché est prioritairement dans notre environnement immédiat [c’est-à-dire québécois], mais au final, une telle pratique a aussi des effets bénéfiques au-delà de nos frontières. »