Pourquoi se priver?

Photo: Pétrolia

L’exploitation « rentable et responsable » des hydrocarbures qui se trouvent dans le sous-sol québécois n’est pas incompatible avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre, juge le titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau.

Cette position s’appuie sur les données contenues dans l’« État de l’énergie au Québec 2016 », un rapport dévoilé mercredi qu’il a produit pour une deuxième année consécutive avec sa collègue Johanne Whitmore. Elle remet en question les propos tenus la fin de semaine dernière par le premier ministre Philippe Couillard en marge de la COP21, mais conforte la position du milieu des affaires québécois, qui appuie l’exploitation « responsable » des hydrocarbures.

« La priorité absolue, c’est évidemment de mettre en oeuvre des plans pour atteindre nos cibles. Et cela passe par des changements dans notre consommation, avant tout, affirme d’abord M. Pineau. Mais si on peut, de manière commerciale, rentable et responsable, produire des hydrocarbures au Québec, je ne suis absolument pas contre. »

Le premier ministre Couillard s’est présenté dans la capitale française avec des objectifs ambitieux : une réduction des émissions de GES de 20 % d’ici 2020 (par rapport à 1990), de 37,5 % d’ici 2030 et de 80-95 % d’ici 2050. En réponse aux questions des journalistes, il a fait part de ses réserves concernant l’exploitation d’hydrocarbures sur l’île d’Anticosti (qui renfermerait davantage de gaz naturel que de pétrole) et a évoqué la fin du recours au gaz naturel dans un horizon de 35 ans.

« Même en réduisant nos émissions de GES de 80 % en 2050, il va rester une quantité d’hydrocarbures qu’on va consommer. Aussi bien la produire chez nous que l’importer », note M. Pineau. Actuellement, le Québec importe la totalité des sources d’énergie fossile consommées et raffinées sur son territoire.

S’il faut choisir entre le pétrole et le gaz, indique le rapport, il vaut mieux choisir le deuxième puisqu’il émet moins de GES pour la même quantité d’énergie produite. Plus concrètement, les données analysées offrent un éclairage intéressant : en supposant que les autres secteurs énergétiques s’efforcent de réduire leurs émissions de GES, le Québec pourrait respecter sa cible fixée pour 2050 en maintenant sa consommation de gaz naturel à son niveau actuel, mais en renonçant à la consommation de pétrole.

Portrait incomplet

Qu’il s’agisse des hydrocarbures ou des autres sources d’énergie, la deuxième édition de l’« État de l’énergie au Québec » poursuit la même mission que l’an dernier. Celle de rassembler des données pour fournir un portrait à jour de la production, de la transformation et de la consommation d’énergie au Québec.

De manière générale, la plupart des tendances se maintiennent : la quasi-totalité de la production d’électricité québécoise est attribuable à l’hydroélectricité, plus de la moitié de la consommation d’énergie provient des hydrocarbures et le secteur des transports continue d’émettre un peu plus de 40 % des émissions de GES.

Ce document synthèse est précieux, mais incomplet, déplore toutefois M. Pineau. Les statistiques énergétiques du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles n’ont pas été mises à jour depuis 2013 — la plupart datent de 2011 — et plusieurs données contenues dans le rapport proviennent de Statistique Canada, et non du gouvernement du Québec.

« Mon constat principal, c’est que les données énergétiques et climatiques ne sont pas tenues de manière rigoureuse. Elles sont difficiles d’accès, il y a un manque de cohérence et les gouvernements semblent se désengager de la collecte et de la diffusion de ces données », soutient le professeur. Pourtant, précise-t-il, la Suisse a une population semblable à celle du Québec et elle est parvenue à fournir des statistiques énergétiques officielles pour 2014.

« C’est préoccupant parce qu’on a des ambitions [de réduction de GES], on veut changer les choses, mais on n’a pas des données fiables et mises à jour, insiste-t-il. Je suis heureux de faire ce rapport, dont je suis fier, mais ça ne devrait pas être la responsabilité d’une chaire universitaire de faire ça. Ça devrait être la responsabilité du gouvernement de fournir cette vision des données. »

Le chercheur raconte même que des employés du gouvernement, d’Hydro-Québec ou de Gaz Métro attendent son bilan annuel « avec impatience » pour avoir l’heure juste. Il a l’intention de répéter l’exercice dans les prochaines années, mais il aimerait bien que le gouvernement prenne le relais.

13 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 10 décembre 2015 07 h 36

    Fuites

    Quand il s'agit de gaz, il faut tenir compte des fuites. Les puits continuent d'ailleurs à fuir des années après leur fermeture.

  • Pierre Fortin - Abonné 10 décembre 2015 08 h 19

    Franc jeu


    « L’exploitation " rentable et responsable " des hydrocarbures qui se trouvent dans le sous-sol québécois n’est pas incompatible avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre » selon Monsieur Pineau. Mais est-elle compatible avec la saine préservation du territoire?

    L'industrie n'a pas encore fait la preuve que la fracturation hydrolique est sans effet délétère, ne serait-ce que pour les nappes phréatiques. Les pétrolières refusent toujours d'identifier les substances injectées dans le sol pour favoriser cette fracturation et la nature plus que suspecte des composés chimiques nécessaires pour y arriver nous permet d'imaginer le pire. La seule manière de faire évoluer le dossier en vue d'une explolitation « rentable et responsable » exige que l'on dévoile tout ce qui est nécessaire à une appréciation juste et complète de la situation et qu'on cesse de cacher des informations.

    Le prétendu prétexte du secret industriel nécessaire à la saine concurrence est étrangement ce qui nous prive d'une compréhension éclairée et juste de la situation. La totale liberté consentie jadis aux entreprises minières et pétrolières quant à l'exploration et à l'exploitation des ressources n'est plus acceptable. Si nous devons accorder notre confiance aux entreprises exploitantes, que ce ne soit plus sur la base de vagues promesses de sécurité et de confiance aveugle, mais suite à un processus ouvert incluant tous les paramètres de l'équation.

    S'il appartient aux entreprises de déterminer si l'exploitation est rentable, il nous appartient de décider, selon nos critères et nos conditions, si celle-ci est responsable. La protection de notre environnement ne saurait être laissée à la convoitise et jouée au hasard sur de belles promesses avec espérance de retombées hypothétiques.

    Si les pétrolières veulent nos hydrocarbures, alors qu'elles jouent franc jeu et qu'elles le fassent ouvertement et à nos conditions.

  • Patrick Daganaud - Abonné 10 décembre 2015 08 h 22

    Cherchez qui finance la Chaire

    Le Devoir (2013) :« Je suis prêt à assumer un risque d’apparence de conflits d’intérêts », lance le spécialiste en politique énergétique Pierre-Olivier Pineau.
    « Cela dit, évidemment, on veut et il faut que la recherche soit indépendante d’intérêts particuliers du secteur privé et d’intérêts particuliers. »


    Cherchez donc qui finance la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal...

    Le Devoir (2013) :
    « Des acteurs de premier plan du secteur énergétique, Valero, Enbridge, Gaz Métro, Pétrolia et Boralex, ont accepté de libeller chaque année pendant cinq ans un chèque de 20 000 $ à la Fondation HEC Montréal afin de permettre à la nouvelle chaire de lancer son programme de recherche. BMO Groupe financier, la firme de services-conseils PwC, ainsi que les bureaux d’avocat McCarthy Tétrault et Golder Associés sortiront aussi leur chéquier. Sans exception, chaque entreprise déboursera 100 000 $ sur cinq ans.

    Les neuf bailleurs de fonds ne contrôleront d’aucune façon le programme de recherche de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie, assure M. Pineau, certain d’avoir pris les précautions nécessaires pour permettre au groupe de recherche de jouir d’une « indépendance formelle ».

    On espèrerait une indépendance fondamentale...

    • Yves Corbeil - Inscrit 10 décembre 2015 09 h 36

      Merci, on jete la chronique.

    • Marc Brullemans - Abonné 10 décembre 2015 14 h 12

      "Il reste qu’une production québécoise d’hydrocarbures semble être plus que jamais envisageable." C'est ainsi que se termine le rapport de monsieur Pineau, se contentant pour affirmer cela d'évoquer la présente ÉES (tenant du simulacre) et la bientôt promulguée Loi des hydrocarbures (que l'on attend depuis 2010). Comme le souligne monsieur Daganaud, nous avons besoin de chercheurs vraiment indépendants afin d'éclairer les décideurs. Comme dans bien d'autres domaines, on fait intervenir souvent les mêmes personnes, habiles à s'exprimer, dont l'éthique et la rigueur ne sont malheureusement aucunement questionnées alors que les plus clairvoyants se voient relégués sur une banquette invisible. Sans doute préférons-nous ne pas les voir...

    • Marc Brullemans - Abonné 10 décembre 2015 14 h 33

      Monsieur Pineau se fait ici encore le porte-parole de Gaz Métro, laquelle affirme à tout vent et faussement que le gaz naturel est 32% supérieur au mazout en termes d'émissions de GES (32% moins d'émissions pour le gaz). Monsieur Pineau devrait pourtant savoir que le gaz naturel nord-américain à une empreinte carbone comparable au mazout ou au diesel vu l'utilisation quasi systématique de la fracturation hydraulique dans l'extraction de gaz naturel. Comme bien d'autres avant lui, il préfère se fermer les yeux sur cette réalité. Qu'il consulte les dernières études de cycle de vie de la filière du cycle de vie du gaz naturel liquéfié britanno-colombien, il verra que concilier extraction d'hydrocarbures (fût-ce du gaz naturel) et réduction importante de GES est impossible.

  • Dominique Roy - Abonnée 10 décembre 2015 08 h 29

    Le milieu des affaires qui parle ''d'exploitation responsable''. Faites-moi rire. LoBo

  • Marc Durand - Abonné 10 décembre 2015 08 h 30

    Défendre l'indéfendable

    "produire des hydrocarbures au Québec, je ne suis absolument pas contre» dit P-O Pineau. Non seulement il n'est pas contre, mais il n'hésite pas à aller devant les médias défendre l'indéfendable. Le Collectif Scientifique qui depuis 2010 analyse la fracturation hydraulique des gisements non conventionnels a récemment dénoncé (http://bit.ly/1lqVU2L) un rapport gouvernemental sur Anticosti qui multiplie par deux les ressources en place (http://bit.ly/1YEAWvS) dans le but trompeur d’arriver à modéliser une rentabilité. P-O Pineau a prestement nié que le rapport contienne cette erreur. Ce rapport anonyme signé Ministère des Finances ne mentionne que l"accompagnement de P-O Pineau" comme personne ressource. On peut donc en conclure qu’il cautionne cette tromperie orchestrée au gouvernement pour favoriser la poursuite des activités de forage à Anticosti.