Charbon, pétrole, gaz: les trois plaies du climat

La Chine brûle beaucoup plus de charbon que ne le disaient les chiffres officiels. Elle annonce que la réduction de sa dépendance à ce minerai sera «plus compliquée que prévu».
Photo: Greg Baker Agence France-Presse La Chine brûle beaucoup plus de charbon que ne le disaient les chiffres officiels. Elle annonce que la réduction de sa dépendance à ce minerai sera «plus compliquée que prévu».

Tôt ou tard, l’humanité sera bien obligée de se passer des énergies fossiles. Au rythme de consommation actuel, les réserves mondiales de pétrole seront épuisées dans 52 ans, celles de gaz naturel dans 54 ans et celles de charbon dans 110 ans, selon les estimations du BP Statistical Review of World Energy de juin. Certes, il ne s’agit que des « réserves prouvées », c’est-à-dire des gisements connus, déjà exploités ou en passe de l’être. Les « ressources », autrement dit les stocks enfouis dans le sous-sol terrestre, seraient près de quatre fois plus abondantes. Encore faudra-t-il, pour aller chercher ces hydrocarbures, que leur extraction soit techniquement possible et économiquement rentable.

Mieux vaut de toute façon, pour la planète, que le sevrage intervienne le plus tôt possible. Car le charbon, le pétrole et le gaz sont les trois plaies du climat : assurant aujourd’hui 80 % de la production mondiale d’énergie primaire, ils sont aussi responsables de 80 % des émissions totales de CO2, ce qui fait d’eux le principal carburant du dérèglement climatique. Sans un changement radical de modèle énergétique, le mal ne fera qu’empirer.

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) prévoit, dans l’édition 2014 de ses Perspectives énergétiques mondiales, « une augmentation de la demande énergétique mondiale de 37 % d’ici à 2040 ». Le mix énergétique serait alors divisé « en quatre parts d’importance presque égale : le pétrole, le gaz, le charbon et les sources d’énergie à faibles émissions de carbone » — ces dernières englobant les filières renouvelables et le nucléaire. À cet horizon, la demande de pétrole et de charbon serait supérieure de 15 % à son niveau actuel, tandis que celle de gaz naturel ferait plus que doubler.

Le recours accru aux énergies fossiles est incompatible avec le plafonnement de la hausse des températures sous la barre de 2 °C, par rapport à la période préindustrielle. Ce qui est l’objectif fixé lors de la conférence sur le climat de Copenhague, en 2009, et reste le coeur de l’accord universel qui doit être scellé lors de la conférence de Paris (COP21). En 2012, l'AIE indiquait que « si nous voulons atteindre l’objectif mondial de 2 °C, notre consommation, d’ici à 2050, ne devra pas représenter plus d’un tiers des réserves prouvées de combustibles fossiles, à moins d’un déploiement à grande échelle de la technologie de captage et de stockage du carbone ».

Dans une étude publiée en janvier dans Nature, des chercheurs britanniques de l’University College de Londres posent le même diagnostic. Selon leurs calculs, un tiers des réserves de pétrole, la moitié de celles de gaz et plus de 80 % de celles de charbon doivent rester sous terre, si l’humanité veut éviter la surchauffe.

Peu d’options

Comment, alors, s’affranchir des énergies fossiles, ou, à tout le moins restreindre très fortement leur usage ? En l’absence d’une forme d'« Organisation mondiale de l’environnement » capable de peser sur la politique des États, on imagine mal les puissances pétrolières renoncer de leur plein gré à la rente de l’or noir. Dans sa contribution à la COP21, rendue tardivement, l’Arabie saoudite table toujours sur « une solide contribution des revenus de l’exportation de pétrole à l’économie nationale ». On ne voit pas davantage les États-Unis tirer un trait sur le gaz de schiste qui a assuré leur rebond économique. Quant à la Chine, dont on vient de découvrir qu’elle brûlait beaucoup plus de charbon que ne le disaient les chiffres officiels, elle annonce que la réduction de sa dépendance à ce minerai sera « plus compliquée que prévu ».

Deux voies sont incontournables. D’abord, la réduction drastique de la consommation d’énergie : ce qu’on appelle la « sobriété » ou « l’efficacité » énergétique. Les marges de manoeuvre sont considérables. La France, pays hôte de la COP21, projette ainsi de diviser par deux sa consommation totale d’ici au milieu du siècle. Ensuite, la promotion des sources renouvelables. Elles ne cessent de gagner du terrain, en même temps que leur coût diminue. L’AIE prévoit que leur part dans le bouquet électrique mondial grimpera « de 21 % en 2012 à 33 % en 2040 », l’éolien et l’hydraulique contribuant le plus à la hausse de la production d’électricité d’origine renouvelable (à hauteur respectivement de 34 % et 30 %), devant le solaire (18 %).

Mais il existe aussi une piste, plus hasardeuse, qui pourrait permettre d’alléger le fardeau environnemental des fossiles… sans sortir des fossiles. L’idée n’est pas de réduire les émissions de dioxyde de carbone, mais de les soustraire à l’atmosphère. Une solution, préconisée par la Banque mondiale dans son rapport Decarbonizing Development : Three Steps to a Zero-Carbon Future est d’augmenter l’efficacité des puits naturels de carbone par des programmes de reforestation ou une meilleure gestion des terres. Selon la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, la restauration annuelle de 12 millions d’hectares de terres arables contribuerait efficacement à rester sur la trajectoire des 2 °C.

Autre option, le captage-stockage du CO2, c’est-à-dire sa récupération à la source, dans les fumées des usines ou des centrales thermiques, et son enfouissement dans le sous-sol. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime qu’avec ce procédé 20 % des rejets carbonés mondiaux pourraient être séquestrés d’ici à 2050. Mais la filière, coûteuse, se développe beaucoup moins vite qu’espéré : elle ne compte encore qu’une douzaine d’installations importantes, principalement aux États-Unis et au Canada.

L’argent est le nerf de la guerre

Comme toujours, l’argent est le nerf de la guerre. La lutte contre le changement climatique n’y fait pas exception. « Dans une économie de marché mondialisée, il faut, pour changer la donne, jouer sur les prix relatifs des énergies carbonées et décarbonées par des mécanismes pénalisant les premières et favorisant les secondes », analyse l’économiste Géraud Guibert, président de la fondation La Fabrique écologique.

Les chiffres sont éloquents. D’après l’AIE, les subventions et aides diverses allouées dans le monde aux combustibles fossiles se sont élevées, en 2013, à 550 milliards de dollars, près de cinq fois la somme accordée aux renouvelables (120 milliards de dollars). Encore le Fonds monétaire international (FMI), dans une récente étude, a-t-il revu très fortement à la hausse la facture.

En considérant ce que les économistes appellent les « subventions après impôt », qui tiennent compte des dommages causés sur l’environnement et la santé des populations, les aides mondiales au secteur énergétique — pour l’essentiel fossile — auraient atteint, en 2013, le montant faramineux de 4900 milliards de dollars — 6,5 % du PIB mondial —, dont plus de la moitié pour le charbon, pourtant le plus polluant et le plus émetteur de CO2. Elles pourraient encore grimper en 2015, à 5300 milliards de dollars. Le premier levier d’action consiste donc à opérer des coupes claires dans ces crédits. Ce que Nicolas Hulot, envoyé spécial pour la protection de la planète de François Hollande, résume d’une formule choc : « Démazouter les investissements. »

L’autre levier, prôné par un nombre croissant non seulement d’ONG, mais aussi d’entreprises et d’institutions financières, est de donner aux rejets carbonés un coût suffisamment élevé pour inciter les énergéticiens et les industriels à limiter leurs émissions, selon le principe du pollueur-payeur. Une quarantaine de pays et une vingtaine de régions, provinces ou villes ont déjà mis en place soit une taxe carbone, soit un marché de quotas d’émissions de CO2, à l’image du dispositif instauré en 2005 au sein de l’Union européenne.

Ces mécanismes ne couvrent encore que 12 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Mais ils vont changer d’échelle, la Chine, à l’origine de près du quart des émissions mondiales, prévoyant d’instituer en 2017 un marché national du carbone. La directrice générale du FMI, Christine Lagarde, plaide aujourd’hui pour une taxation du carbone dans tous les pays.

« Diminuer très fortement la part des fossiles dans le mix énergétique mondial est possible, même si aucun scénario n’envisage de s’en passer complètement en 2050, commente Nathalie Alazard, directrice de l’économie et de la veille à l’Institut français du pétrole-Énergies nouvelles. La question est celle du rythme de cette transition. Qu’il s’agisse des technologies, des investissements ou de la durée de vie des installations, le domaine de l’énergie fonctionne sur des temps longs, de l’ordre de quelques décennies. »

Dans un Rapport spécial sur l’énergie et le changement climatique, préparé en vue de la COP21, l'AIE elle-même estime possible « d’atteindre d’ici à 2020 le pic des émissions mondiales du secteur énergétique ». Cela, « sans modifier les perspectives de croissance et de développement d’aucune région ». Il y faut, énumère-t-elle, plusieurs conditions. Une plus grande efficacité énergétique dans l’industrie, les bâtiments et les transports. L’abandon progressif des centrales à charbon les moins performantes et l’interdiction d’en construire de nouvelles. Une hausse des investissements dans les énergies renouvelables. Mais aussi la suppression progressive des subventions à la consommation des combustibles fossiles.

L’humanité ne s’émancipera pas du jour au lendemain du charbon, du pétrole et du gaz. Mais son addiction n’est pas incurable.