Le coup d’éclat d’une famille célèbre

Un an après l’annonce, le Fonds, qui donne chaque année une trentaine de millions, ne possède plus qu’environ 3,5% des actifs dans le créneau des énergies fossiles, comparativement à 8% au moment de la décision.
Photo: Jean-Philippe Ksiazek Agence France-Presse Un an après l’annonce, le Fonds, qui donne chaque année une trentaine de millions, ne possède plus qu’environ 3,5% des actifs dans le créneau des énergies fossiles, comparativement à 8% au moment de la décision.

Un an plus tard, le geste n’a rien perdu de son éclat. Qui aurait pu croire que la famille Rockefeller, dont la fortune a jailli des puits de pétrole pendant des décennies, allait annoncer son intention de complètement liquider ses placements dans les énergies fossiles ?

Au bout du fil, pourtant, Stephen Heintz, qui dirige le Fonds des frères Rockefeller, raconte que la décision s’inscrivait dans une suite tout à fait logique. Puisque la caisse de 810 millions finance des projets sociaux et des ONG, mais aussi des projets de développement durable, ses dirigeants étaient mal à l’aise de faire fructifier l’argent du Fonds par des placements dans le charbon, le pétrole et le gaz naturel.

« La décision de désinvestir, c’est une étape parmi d’autres que nous avions entreprises depuis dix ans pour aligner nos investissements avec la mission de la fondation », a dit M. Heintz lors d’un entretien avec Le Devoir.

Un an après l’annonce, le Fonds, qui donne chaque année une trentaine de millions, ne possède à peu près plus rien (0,2 %) dans le charbon et les sables bitumineux. Environ 3,5 % des actifs se trouvent dans le créneau plus vaste des énergies fossiles, comparativement à 8 % au moment de la décision. L’opération devrait se terminer d’ici la fin 2017.

Ironie

Dévoilée en pleine semaine du climat à New York, la décision a retenu l’attention et donné du souffle aux campagnes de désinvestissement déjà en cours un peu partout. « Nous savions que l’ironie de la chose en ferait une bonne histoire. Évidemment, nous avons fait exprès pour faire l’annonce lors de la semaine du climat, au lendemain de la marche, pour que les gens portent attention, dit M. Heintz. Mais en toute honnêteté, l’impact a été plus fort que ce qu’on avait prévu. »

Le Fonds des frères Rockefeller a été créé en 1940 par les cinq fils de John Rockefeller fils (John D. III, Nelson, Winthrop, Laurance et David), dont le père a fondé la Standard Oil en 1870. Le conseil des fiduciaires, dont la moitié est composée des membres de la famille, est présidé par Valerie Rockefeller Wayne.

Au début du processus, se souvient-il, tout le monde ne s’entendait pas sur l’idée de sortir des énergies fossiles. La philanthropie et le choix de projets, c’était une chose, mais l’argent devait d’abord fructifier par des placements. À ce moment-là, en 2004, M. Heintz est président depuis trois ans. « Je voulais voir si on pouvait mieux aligner nos placements et notre mission philanthropique. À cause de la réaction initiale, j’ai compris qu’il fallait commencer graduellement. »

Le Fonds décide alors de se doter d’une politique de vote par procuration, une façon qu’utilisent les régimes de retraite, les investisseurs militants et les groupes de défense pour exercer une influence lors des assemblées annuelles d’actionnaires. Le document énumère des principes d’investissement responsable dans les axes environnemental, social et de gouvernance d’entreprise.

En 2010, le conseil de fiduciaires convient d’aller plus loin : jusqu’à 10 % du Fonds (environ 80 millions) seraient investis dans des placements conformes à ses objectifs de développement durable, par exemple, les technologies propres et l’efficacité énergétique.

Les autres fondations

Quatre ans plus tard, la décision de désinvestir est prise. Le coup d’éclat frappe l’imaginaire, récolte les applaudissements. Ce n’est pas tout. Selon M. Heintz, d’autres présidents de fondation sont soudainement mal à l’aise. Car soudainement, ils sentent la pression d’emboîter le pas.

Selon 350.org, qui fédère la campagne mondiale de désinvestissement, plus de 400 investisseurs gérant 2600 milliards ont jusqu’ici pris des engagements.

Cependant, le désinvestissement total ne suscite pas l’enthousiasme généralisé dans le monde financier. Les grands investisseurs institutionnels affirment à qui veut l’entendre qu’ils hésitent à embarquer, car l’actionnariat leur permet d’entretenir un dialogue avec les grands pollueurs et de les inciter à changer leurs pratiques. « Le désinvestissement n’est pas la seule façon à agir », reconnaît M. Heintz. En 2004, rappelle-t-il, la famille a demandé à ExxonMobil — qui descend directement de la Standard Oil fondée par John D. Rockefeller — de reconnaître l’existence des changements climatiques. Même si les résolutions n’ont pas obtenu la majorité en assemblée, certains dirigeants ont accepté de discuter.

« En toute franchise, ça n’a pas entraîné de vrais changements, dit M. Heintz. Je pense que l’interaction peut être utile, c’est une stratégie parfaitement légitime. Mais pourquoi ne pas faire un peu des deux ? Réduisez votre position, mais gardez-en un peu pour pouvoir discuter très activement. Un n’exclut pas l’autre. En fait, si vous désinvestissez et que vous le dites publiquement, ça montre que vous êtes sérieux et ça peut donner du poids à vos arguments. »

La décision de désinvestir, c’est une étape parmi d’autres que nous avions entreprises depuis dix ans pour aligner nos investissements avec la mission de la fondation.

80 %
Somme investie par le Fonds dans des placements conformes à ses objectifs de développement durable


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1 commentaire
  • Marc Durand - Abonné 28 novembre 2015 07 h 50

    Investissement Québec

    Au Québec, le gouvernement fait exactement le contraire; il accroit ses investissements dans les hydrocarbures, même dans les projets les plus controversés, comme le projet d'exploiter Anticosti par fracturation hydraulique.
    Sans compter l'achat de participations dans chacune des juniors pétrolières: Junex, Pétrolia.
    Les lobbys des hydrocarbures ont très actifs et très efficaces depuis cinq ans. Il se sont même payé diverses très grosses pointures comme portes-étendards ou comme conseillers-promoteurs: André Cayer, Lucien Bouchard, André Boisclair. parmi bien d'autres.