L’abandon du port brouille le calcul des retombées

Le port de Cacouna
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Le port de Cacouna

En annonçant jeudi qu’elle excluait définitivement la construction d’un port pétrolier au Québec, TransCanada a relancé le débat sur les retombées économiques de son projet d’oléoduc Énergie Est. Le gouvernement Couillard a refusé de prendre position dans la guerre de chiffres que se sont livrée gens d’affaires et environnementalistes, mais il a reconnu que les avantages d’un pipeline sans port sont plus difficiles à évaluer.

« Avec un port en eaux profondes, c’est assez simple de calculer les bénéfices en termes d’infrastructures, d’emplois, etc. Sans ça, je ne dis pas que c’est impossible, mais c’est un peu plus compliqué », a déclaré le premier ministre Philippe Couillard après avoir appris que TransCanada renonçait à l’idée de construire un terminal maritime en sol québécois.

La compagnie en a fait l’annonce jeudi matin, par voie de communiqué, affirmant avoir écouté les collectivités locales, les acteurs concernés par le projet et ses clients. Le promoteur du projet a fait connaître en avril dernier sa décision de renoncer à la construction d’un port pétrolier à Cacouna, en plein coeur d’une « pouponnière » de bélugas, mais il avait laissé entendre que d’autres sites seraient évalués. Ce n’est plus le cas.

« Il n’y aura pas de port au Québec. La décision d’aujourd’hui est de consolider le projet d’oléoduc Énergie Est en un port maritime qui sera situé à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick », a confirmé le porte-parole de TransCanada, Tim Duboyce.

Difficile à évaluer

Selon le premier ministre Couillard, cette décision ne change rien aux sept conditions fixées par son gouvernement pour appuyer le projet, parmi lesquelles figure la preuve de retombées économiques pour le Québec. « C’est [au promoteur] de démontrer quels sont les avantages pour le Québec, qui ne peut se contenter d’être une simple voie de passage. »

Le ministre des Ressources naturelles, Pierre Arcand, a pour sa part souligné que le gouvernement ne pourra évaluer les retombées économiques que lorsque la version finale du projet aura été déposée. « [Les représentants de TransCanada] disent qu’il y a des bénéfices au niveau de la construction, ils ont des ententes avec des raffineurs. Ce sont leurs prétentions. On va le regarder, on va l’analyser comme n’importe quel autre projet », a-t-il dit.

TransCanada transmettra à l’Office national de l’énergie (ONE) la version finale de son projet — sans port québécois et avec un trajet modifié — d’ici la fin de l’année 2015, a indiqué M. Duboyce.

« Ça confirme aujourd’hui que les retombées économiques pour le Québec, dans le cadre du projet, vont réellement être minimes comparativement aux risques énormes que ça peut occasionner sur le territoire québécois », a plus tard réagi le porte-parole de l’opposition officielle en matière d’environnement, Mathieu Traversy. « Le Québec doit donc avoir le dernier mot dans ce dossier. »

Risques ou bénéfices

Avec ou sans port pétrolier au Québec, le projet Énergie Est demeure sensiblement le même : un oléoduc de quelque 4600 kilomètres, dont la mise en service est prévue en 2020, permettant d’acheminer quotidiennement 1,1 million de barils de pétrole des sables bitumineux jusqu’au Nouveau-Brunswick.

TransCanada fait valoir que le projet créerait annuellement 4000 emplois en moyenne au Québec pendant les sept années de planification et de construction et près de 2 milliards de dollars en revenus fiscaux pour la province pendant la planification, la construction et les 20 premières années d’exploitation.

« Nos analyses prévoient que les bénéfices et les retombées vont rester très semblables [avec ou sans port pétrolier] », a souligné le porte-parole de la compagnie.

Des documents que TransCanada a transmis à l’ONE indiquent cependant que seulement 60 emplois directs seront créés au Québec durant la phase d’exploitation du pipeline, fait remarquer le responsable de la campagne climat-énergie chez Greenpeace Canada, Patrick Bonin. Ce nombre aurait grimpé à 110 avec un terminal maritime.

« C’est un projet qui générerait à peine quelques dizaines d’emplois à long terme au Québec, alors que toutes les communautés du sud du Québec, ou presque, devront vivre avec des risques majeurs pendant 40 ans », a affirmé M. Bonin. À son avis, le processus d’évaluation environnementale en cours est un « fiasco » et doit être suspendu jusqu’à ce que la réforme promise par les libéraux en campagne électorale soit appliquée.

« Avec l’abandon d’un port au Québec, la majeure partie de l’argument économique de TransCanada s’envole, et ce qui va rester pour le Québec, ce sont les risques, de très gros risques », a renchéri le porte-parole d’Équiterre, Steven Guilbeault.

Le patronat intervient

À l’opposé, l’association Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ) retient que la construction du pipeline représente des contrats d’une valeur totale de plus de 100 millions de dollars pour quelque 250 fournisseurs québécois et permettrait de maintenir des activités de raffinage au Québec.

« On a laissé courir pendant trop longtemps l’idée qu’il n’y avait pas de bénéfices économiques liés à des projets de transport d’hydrocarbures. C’est complètement faux », a insisté le président de MEQ, Éric Térault. Le Conseil du patronat du Québec et les chambres de commerce de la province ont également signé jeudi une lettre défendant l’importance économique d’Énergie Est.

Avec Marco Bélair-Cirino et Dave Noël

16 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 6 novembre 2015 01 h 42

    Des conquérents

    Attention ce genre de compagnie n'abandonne jamais rien, elle ne fait que faire semblant d'abandonner quelque chose pour mieux en consolider d'autres, ce sont des joueurs implacables pour qui nous ne sommes que des pions sur un énorme échiquier, ils sont a la fine pointe de la conquête du monde et ils ne lâcheront pas facilement le morceau, ce sont des conquerents comme la terre en a toujours portés

    • Sylvain Auclair - Abonné 6 novembre 2015 11 h 58

      Même pas. C'est simplement l'idée traditionnelle que tout développement économique, que toute exploitation des ressources naturelles, est au fond une bonne chose qui doit être encouragée, et que la société y gagne toujours en fin de compte.

  • Yvon Pesant - Abonné 6 novembre 2015 05 h 35

    Bonne nouvelle

    L'abandon par TransCanada du projet de port pétrolier à Cacouna ou ailleurs sur le fleuve Saint-Laurent est une bonne nouvelle en soi. Il y va un peu beaucoup de la démonstration du pouvoir citoyen derrière cette décision de l'entreprise.

    Un dossier à toujours suivre de près, néanmoins. Ce qui est vrai aujourd'hui peut ne pus l'être demain.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 novembre 2015 07 h 11

    L’option alternative du pipeline court

    La construction d’un pipeline qui expose les deux tiers de la population canadienne aux risques d’une défaillance mécanique inévitable est une folie.

    C’est évidemment la solution la plus économique et il a fallu un gouvernement totalement inféodé à l’industrie pétrolière pour souscrire aveuglément à ce projet (la seule option envisagée).

    Si on prend pour acquis que l’exploitation et l’acheminement du pétrole albertain est une bonne chose (un prérequis à la discussion auquel de nombreux lecteurs seront en désaccord), il aurait été beaucoup plus sécuritaire que le pétrole soit raffiné sur place en Alberta, puis acheminé à un port en eau profonde situé dans la baie d’Hudson, afin d'être acheminé aux lieux de consommation à travers le monde.

    Cela comporte d’autres risques, mais qui affectent beaucoup moins de Canadiens.

    Le transport maritime étant plus onéreux que l’écoulement dans un pipeline jusqu’au Nouveau-Brunswick, l’industrie préférait économiser des millions en pelletant le risque sur le dos des millions de personnes vivant le long du trajet.

    Maintenant que nous avons un nouveau gouvernement à Ottawa, l'alternative d'un pipeline court devrait être envisagée si on place l'intérêt du pays devant l'intérêt des pétrolières.

    • Robert Allain - Abonné 6 novembre 2015 08 h 55

      D'accord avec ta proposition!!!

  • Jean-François Trottier - Abonné 6 novembre 2015 07 h 32

    La transparence

    Les projets d'affaire ont toujours une part d'ombre. Concurrence, réserve de risque, différentes raisons laissent une marge qui souvent ressemble à une barrière.

    Dans le cas de l'oléoduc, ce sera absolument inacceptable. Tout, jusqu'au dernier sou de provision, ainsi que les prévisions de prix et de profits étalées sur la période en question (on apprend ici que c'est 20 ans).

    La réserve de risque aussi doit être connue jusqu'au moindre sou, de façon à ce qu'on sache tout de suite à partir de quelle limite on devra piger dans les coffres publics... étant entendu que cette ponction sera un prêt à TransCanada, remboursable, et à défaut aux dirigeants de la compagnie, hein!

    Lorsqu'il s'agit de transaction commerciales, il est normal que certaines clauses restent en retrait, d'accord. Mais ici nous parlons de bien public, transportant un pétrole qui dort dans les terres de l'ouest depuis des millions d'années et mettant en péril les terres dont nous avons hérité pour les rendre à nos enfants.

    Rien de privé dans tout ça, sauf des profits sur une vingtaine d'années. C'est pas énorme, d'accord, mais peut-être acceptable, Qu'en sais-je ?
    Encore faut-il que la population sache jusqu'au détail de ce à quoi elle s'engage, ce à quoi elle doit s'attendre, ainsi que les limites de responsabilité en cause.

    Sinon, ce sera une catastrophe, peut-être écologique, certainement démocratique.

  • Raymond Lutz - Inscrit 6 novembre 2015 08 h 03

    miroir aux alouettes

    2 milliards de retombées fiscales sur 20 ans, wow. Ça fait 100 millions par année, des peanuts. Le nettoyage de la rivière Klamazoo a couté un milliard (et ils n'ont pas terminé après trois ans).

    Lac Mégantic ? 500 millions, Mais comme disent les ministres, les boss et les entrepreneurs, ç'a été bon pour l'économie de la région.

    Pour les emplois locaux, ils conserveront la même équipe roulante avec laquelle ils ont démarré en Alberta... Alors inutile d'envoyer vos CV. (Peut-être auront-ils besoin de québécois pour ramasser les miettes par terre à la cafétéria). Avec un peu de chance ils vous rappelleront quand il y aura des fuites pour mopper le bitume, joli masque respiratoire fourni et super combinaison jetable (kit hazmat comme y disent: vous pourrez faire de mémorables selfies)

    • Robert Beauchamp - Abonné 6 novembre 2015 17 h 03

      Le représentant du conseil du patronat ne voit qu'un seul pipeline, celui qui achemine l'argent vers la caisse enregistreuse, les coûts sociaux ne font pas partie de son bilan prévisionnel. C'est vrai que dépolluer aussi c'est bon pour la «business».