En panne sèche

Les redevances du pétrole représentent environ 30 % des revenus du gouvernement albertain.
Photo: Jeff McIntosh La Presse canadienne Les redevances du pétrole représentent environ 30 % des revenus du gouvernement albertain.

Encore une fois, l’Alberta réaffirme le besoin de diversifier son économie en espérant que les prix du pétrole reprendront de l’altitude. Entre les souhaits et la réalité, préviennent des observateurs, il y a un gouffre. Cette fois sera-t-elle la bonne ?

En se levant pour prononcer son discours mardi, le ministre des Finances a affirmé ce que d’autres ont dit bien avant lui. « Ce n’est pas comme si l’Alberta n’avait jamais vu ça », a déclaré Joe Ceci. Peut-être, diront les uns. « Et ce n’est pas comme si nous ne savions pas quoi faire. » Peut-être pas, diront les autres.

Pendant des années, l’Alberta a fait la leçon fiscale aux gouvernements qui — le hasard est ainsi fait, n’est-ce pas ? — n’avaient pas l’heureux loisir d’être assis sur le troisième gisement de pétrole au monde. Or, la chute des prix a placé le nouveau gouvernement aux commandes d’une machine en panne sèche et le NPD, comme bien d’autres avant lui, se bute à un problème que ces autres n’ont pas tout à fait su résoudre.

« On ne peut pas être un one trick pony axé sur le pétrole », laisse tomber Don Drummond, ex-économiste en chef de la Banque TD qui oeuvre aujourd’hui à l’Université Queens. « La richesse pourrait un jour revenir, mais les bénéfices ne sont pas inclusifs et il y a trop de facteurs en jeu à l’échelle mondiale. Il faut diversifier. » À quel point est-ce difficile ? « Extrêmement. »

La diversification

Le discours de M. Ceci, qui en était à son premier budget comme grand argentier, contient 30 fois les mots « diversifier » ou « diversification ». Cette tâche est « sur le brûleur arrière » depuis trop longtemps, a-t-il dit, tout comme le développement des affaires.

« Au fil du temps, on a pu lire des documents gouvernementaux qui soulignaient à grands traits la diversification, mais il s’agissait souvent de la diversification autour des gisements », dit M. Drummond.

« Par exemple, on nous a parlé des succès de l’industrie pétrochimique… Je veux bien. C’est un peu différent de l’extraction pure et simple du pétrole ou du gaz naturel, mais c’est dans le même univers », ajoute M. Drummond. « Êtes-vous en train de diversifier dans les secteurs de la fabrication, des services financiers ou des services aux entreprises ? Non. Quoique l’historique des autres États qui ont tenté ça n’est pas si reluisant. »

Revenons un moment sur les principaux éléments du budget :

34 milliards en projets d’infrastructures sur cinq ans, soit 15 % de plus que prévu en mars dernier.

Un programme de 178 millions qui offrira aux entreprises, organismes de charité et sans but lucratif un appui pouvant atteindre 5000 $ pour chaque emploi créé.

La mise sur pied d’un ministère du Développement économique et du Commerce.

La fin du taux d’imposition unique de 10 % et une nouvelle hausse des taxes sur l’alcool et le tabac.

La mise à contribution des grandes institutions financières contrôlées par la province pour stimuler l’investissement en entreprise.

30 % des revenus

Quelle est l’ampleur du gouffre ? La chute des cours du pétrole a eu un effet catastrophique sur les finances albertaines. La déprime, au net, a privé le gouvernement de 6 milliards de revenus par rapport à l’an dernier, lorsque l’ensemble des recettes avait atteint 49,5 milliards. De manière générale dans le passé, a rappelé le gouvernement Notley, les redevances associées aux ressources naturelles ont représenté environ 30 % des recettes du gouvernement.

Cette chute des cours du pétrole a été accompagnée d’un passage à vide de la croissance économique. Si elle se situait à 4,4 % l’an dernier, une progression supérieure aux attentes, cette croissance devrait se transformer cette année en recul de 1 %, ce que le gouvernement désigne comme une « légère récession ». L’année 2016 donnera lieu à un gain de 0,9 %, selon les documents du budget.

Dans ses prévisions concernant le pétrole, le gouvernement de Rachel Notley entrevoit le cours du West Texas Intermediate (WTI) à 50 $US en 2015-2016, à 61 $US en 2016-2017 et à 68 $US en 2017-2018. Ces jours-ci, le baril se négocie autour de 46 $US.

Ces attentes semblent optimistes, disent certains. En guise de comparaison, l’Agence américaine d’information sur l’énergie croit que le cours du WTI remontera seulement à 53,57 $US en 2016.

« Ce budget semble répéter les expériences de [Don] Getty et de [Ed] Stelmach », a écrit dans le Financial Post le professeur de politique fiscale Jack Mintz, de l’Université de Calgary. « Les budgets équilibrés sont basés sur l’espoir d’une reprise des prix du pétrole. Peut-être que ça se produira. Peut-être pas. Peut-être que c’est ça, “l’Alberta Way” », a-t-il ajouté en faisant référence à l’expression que Joe Ceci a brandie huit fois dans son discours.

Le développement

Les mesures annoncées par Joe Ceci réussiront-elles à favoriser une diversification plus poussée que celle des 30 dernières années ? Les paris sont ouverts. L’appui financier de 5000 $ pour chaque emploi créé ne fait pas l’unanimité chez les spécialistes — comment mettre en place les contrôles adéquats ? —, mais d’autres ont dit que cette mesure est plus pertinente qu’un crédit d’impôt. Pourquoi ? Parce qu’en période de récession, les entreprises ne font pas nécessairement de profits.

Sur papier, l’Alberta a les moyens de diversifier son économie, croit M. Drummond. « Ils ont une jeune population, une bonne proportion de citoyens éduqués, un faible fardeau fiscal… C’est un environnement favorable, mais quel serait l’effet catalyseur ? »

L’économie dans son ensemble est plus diversifiée que la simple composition des revenus qui entrent dans l’assiette fiscale, précise Kevin Milligan, qui enseigne à l’Université de la Colombie-Britannique. Mais il est difficile pour un gouvernement d’astreindre l’économie à se diversifier, car bien malin celui qui peut prédire, en toute bonne foi, la direction qu’emprunte le développement.

Selon les données historiques du gouvernement de l’Alberta, l’énergie représentait en 1985 environ 36 % de l’économie provinciale. Près de 30 ans plus tard, en 2013, ce pourcentage était de 24,6 %. Certains secteurs ont pris plus de place, comme la finance et l’immobilier (de 11 % à 13,5 %), la construction (de 6,7 % à 10,7 %) et le commerce de détail et de gros (de 8,1 % à 8,7 %). La proportion des « services d’affaires et commerciaux » a presque doublé, passant de 5,5 % à 10,6 %.

Le gouvernement albertain va maintenant inscrire quelques déficits (6 milliards en 2015-2016, par exemple) pour revenir à l’équilibre en 2019-2020. La décision de répartir cet objectif sur quelques années est bonne, dit Kevin Milligan, économiste à l’Université de la Colombie-Britannique. « Ça ne serait pas intelligent d’essayer d’équilibrer le budget chaque année. Surtout compte tenu de la volatilité des revenus provenant des ressources naturelles. »

1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 31 octobre 2015 12 h 19

    Diversifier = changer de produit, pas nécessairement de matière première

    Que « l’industrie pétrochimique (et que l’industrie de) l’extraction pure et simple du pétrole » emploient la même matière première, c.-à-d. que ces deux industries « soient dans le même univers » comme dit Don Drummond, ex-économiste en chef de la Banque TD, n’a pas d’importance. La demande et le prix des produits pétrochimiques varient en fonction de facteurs qui ont bien peu à voir avec les facteurs qui déterminent la vente des carburants utilisés dans l’industrie des transports routier et aérien (la grande majorité des produits tirés du pétrole). La diversification idéale est sans doute de changer à la fois de produit et de matière première. Mais, pour faire une diversification valable, il suffit de changer de marché des produits ; garder la même matière première pour produire un produit différent, ça s’appelle "miser sur ses forces". Le défi des produits pétrochimiques est celui des économies d’échelle et de la distance qui sépare l’usine des marchés. L’Alberta a atteint les économies d’échelle dans la conversion de l’éthane tiré du gaz en polyéthylène. Mais fait face à une concurrence plus exigeante dans les autres produits fabriqués sur la côte du golfe du Mexique. Le cout de transport réduit par la chute des prix pétrolier réduiront les couts de transports depuis l’Alberta.