Chine, la grande incertitude

Dans une rue de Pékin, un homme vend des affiches représentant différents personnages, dont Mao Zedong. La Chine est en train de changer son modèle d’affaires, ce qui crée de l’incertitude en raison de l’influence qu’elle exerce sur l’économie mondiale.
Photo: Geg Baker Agence France-Presse Dans une rue de Pékin, un homme vend des affiches représentant différents personnages, dont Mao Zedong. La Chine est en train de changer son modèle d’affaires, ce qui crée de l’incertitude en raison de l’influence qu’elle exerce sur l’économie mondiale.

La transformation de l’économie chinoise, qui devrait s’accélérer au cours des cinq prochaines années, plongera l’économie mondiale dans l’incertitude et freinera sa croissance, prédisent trois économistes en chef québécois.

Se livrant mercredi à leur traditionnel jeu de prédictions annuelles devant le Conseil des relations internationales de Montréal, les économistes en chef du Mouvement Desjardins, François Dupuis, de la Banque Nationale du Canada, Stéfane Marion, et de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Paul Fenton, ont tenté d’anticiper ce que l’économie mondiale nous réserve en 2016. Et tout indique qu’après avoir connu une éprouvante année 2015, la Chine sera de nouveau sous les projecteurs au cours des 12 prochains mois.

« C’est clair que la Chine est en train de changer de modèle d’affaires, observe M. Fenton. L’économie chinoise est beaucoup plus axée sur les services, il y a moins d’investissements dans les infrastructures, donc il y a moins de retombées sur les autres pays. La Chine n’a pas joué le rôle de moteur de l’économie mondiale que beaucoup de gens espéraient. »

La deuxième économie mondiale en a plein les bras : en plus de voir sa croissance économique ralentir, elle se remet d’une crise immobilière et boursière. La Chine veut maintenant miser sur la consommation intérieure, mais pour se faire, elle doit offrir à sa population des programmes sociaux plus généreux, s’entendent les trois économistes.

« Ce modèle-là, qui est en train de changer, va prendre du temps et va assurément pénaliser la croissance économique dans les prochaines années », affirme François Dupuis, de Desjardins. Ce « long processus », qui devrait selon lui s’échelonner sur plusieurs années, va laisser l’économie mondiale dans l’incertitude. « Ils vont y parvenir, mais ce sera un peu chaotique. »

« Je pense que les changements vont être beaucoup plus brutaux qu’on le pense et vont se produire sur les cinq prochaines années, croit pour sa part Stéfane Marion, de la Banque Nationale. Ça va être un choc extraordinaire pour l’économie mondiale. Comment peut-on forcer un gouvernement communiste à passer d’une économie dirigée à une économie de marché axée sur la profitabilité plutôt que sur les parts de marché ? »

Cette mutation de l’économie chinoise devra s’accompagner d’une intégration aux marchés financiers mondiaux, souligne M. Marion. Élaboré cette semaine à huis clos, le nouveau plan quinquennal chinois, qui établira les orientations économiques du pays pour les cinq prochaines années, tiendra assurément compte de cette nouvelle réalité, ajoute-t-il.

Nouvelle norme?

Ajouté à une série d’autres facteurs, le ralentissement de la locomotive chinoise fait en sorte que « l’économie mondiale n’est pas porteuse de croissance actuellement », note François Dupuis. Partout sur la planète, les ménages et les gouvernements s’endettent, les entreprises doutent, le choc démographique frappe et l’innovation fait défaut, énumère-t-il.

Il faut donc s’y faire, juge Stéfane Marion : une croissance économique faible est peut-être devenue la « nouvelle normalité » (« new normality ») de l’économie mondiale, et le Canada n’y échappe pas. À preuve, la croissance potentielle du Canada n’a jamais été aussi faible qu’actuellement en dehors d’une récession, constate-t-il.

La semaine dernière, la Banque du Canada a de nouveau prédit une croissance économique de 1,1 % cette année et a fait passer sa prévision pour 2016 de 2,3 % à 2 %.

Les économistes en chef de Desjardins et de la Banque Nationale jugent par ailleurs que la volonté du Parti libéral du Canada de reporter l’équilibre budgétaire pour investir dans les infrastructures est justifiée, à condition que les investissements promis soient adaptés aux besoins de demain.

« Ça prend des investissements productifs pour permettre à l’économie de réaliser son potentiel à moyen terme », prévient M. Dupuis. « Réinventer l’économie, ce n’est pas juste bâtir des ponts et des routes comme avant, renchérit M. Marion. Il faut être beaucoup plus innovateur. »