Préparer sa retraite, un texto à la fois

Les nouveaux joueurs sur le marché de l’investissement visent une clientèle âgée entre 25 et 45 ans qui va préférer texter que de rencontrer son conseiller financier.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Les nouveaux joueurs sur le marché de l’investissement visent une clientèle âgée entre 25 et 45 ans qui va préférer texter que de rencontrer son conseiller financier.

Plateformes de conseil-robot, sociétés de placement automatisé, spécialistes du conseil en ligne… Les appellations sont multiples et elles ne sont qu’une dizaine dans le paysage canadien, mais une chose est sûre : les grands établissements financiers guettent chacun de leurs gestes. Et préparent une contre-offensive.

Présentées comme une solution de rechange à la façon traditionnelle d’investir avec un conseiller, les Wealthsimple, WealthBar, Nest Wealth et cie possèdent les mêmes autorisations que les joueurs établis.

La distinction vient du modus operandi : interface épurée, des portefeuilles personnalisés qui se rééquilibrent automatiquement, des frais de gestion tenus au plus bas, notamment grâce à l’usage des fonds négociés en Bourse (FNB). Et la relation avec un conseiller ? Une conversation téléphonique pour confirmer les objectifs, après quoi on peut fonctionner, au besoin, par courriel ou par texto. En somme, on vise les 25-45 ans.

Pour plusieurs, le réveille-matin a sonné au mois d’avril, quand la Financière Power de la famille Desmarais, propriétaire de Great-West, Investors et London Life, a investi 10 millions dans Wealthsimple avec l’option d’y injecter 20 millions de plus.


Un modèle qui intéresse les grands

« Le Mouvement Desjardins planche là-dessus, est en réflexion », affirme son porte-parole, Richard Lacasse, sans s’avancer en détail.


« On veut le faire à la Desjardins, parce qu’on a un réseau de distribution qui a ses particularités, notamment avec nos caisses, Valeurs mobilières Desjardins, notre plateforme Disnat pour investisseurs autonomes, etc. On veut un outil qui répond à l’ensemble des besoins de nos membres et donne une valeur ajoutée à notre offre numérique », ajoute M. Lacasse.

Desjardins n’est pas le seul établissement à envisager un tel geste. La Banque de Montréal travaillerait déjà sur un projet, selon les propos mystérieux d’un porte-parole cité par le Globe and Mail il y a deux semaines.

« La rumeur veut que la Banque Royale prépare aussi quelque chose », laisse tomber David Nugent, chef des placements chez Wealthsimple, qui compte 2500 clients après un an d’activité. Ce chiffre augmente au rythme de 10 % par semaine. L’entreprise compte une vingtaine d’employés, dont plusieurs ingénieurs en informatique, et des conseillers externes de renom prêtent main-forte. « L’attention des banques donne de la crédibilité à ce qu’on fait, et de savoir qu’elles préparent leur propre version donne du poids à l’idée que notre modèle est là pour rester. »

Contacté par Le Devoir, le porte-parole de la Banque Royale au Québec, Denis Dubé, a affirmé simplement que la « RBC travaille continuellement à explorer de nouvelles façons de faire afin de répondre aux besoins de nos clients ».

Mêmes obligations

Quoi qu’il en soit, l’émergence de cette nouvelle classe a récemment incité les autorités réglementaires à publier un avis sur la question. « Le gestionnaire de portefeuille qui exerce ses activités selon le modèle classique d’interaction en rencontrant des clients en personne et celui qui utilise une plateforme en ligne sont soumis aux mêmes règles », ont indiqué les Autorités canadiennes en valeurs mobilières le 24 septembre.

Il y a là un contraste frappant avec la réglementation aux États-Unis, qui ne force pas les plateformes de conseil-robot à offrir du conseil humain. « C’est le plus gros préjugé envers ce qu’on fait, dit M. Nugent. Cette idée que vous n’allez jamais parler à un être humain ou n’êtes pas capable de le faire. Les conseillers qu’on embauche chez nous viennent du monde bancaire, ont déjà géré des actifs pour des clients fortunés. Nous pensons que tout le monde devrait avoir accès à ce type de conseil, que vous ayez 5000 $ ou 50 millions. Les barrières à l’entrée n’ont pas de raison d’être. On utilise la technologie pour abaisser ces barrières. »

En sol américain, un des chefs de file du conseil-robot, Wealthfront, a récemment franchi le cap des 2,5 milliards en actifs sous gestion, soit cinq fois plus qu’au début de 2014. La société compte plus de 30 000 clients. Un autre, Betterment, fondé en 2010, gère aussi 2,5 milliards, mais affirme avoir 100 000 clients.

« À la fin de 2014, les onze principales sociétés de conseil-robot aux États-Unis comptaient 19 milliards en actifs sous gestion, une croissance de 65 % en huit mois, a écrit la firme Deloitte plus tôt cette année. Ces nouveaux joueurs ne représentent qu’une petite partie de l’ensemble du marché, estimé à 25 000 milliards. L’absence d’un réseau de distribution les empêche de rejoindre des clients potentiels. Mais cela pourrait changer avec l’arrivée de gros noms, comme Charles Schwab et Vanguard, dans ce monde. » Les gestionnaires de patrimoine auraient intérêt à réagir, a ajouté Deloitte, « car ce modèle hybride deviendra probablement le nouveau standard ».

Les maisons de courtage à escompte (dont plusieurs appartiennent aux grandes banques) ont le plus à gagner, a écrit J.D. Power le mois dernier. Une des raisons, selon la firme, porte sur la transparence. « Avec le temps, ces conseillers-robots pourraient aider les maisons de courtage à escompte à gruger des parts du marché des courtiers de plein exercice, en particulier quand les investisseurs seront mieux informés des frais associés à leurs comptes et du rendement de leur portefeuille. »