Une grave menace pour la stabilité financière mondiale, dit Mark Carney

Mark Carney devant les représentants du monde de l’assurance
Photo: Dominic Lipinski Agence France-Presse Mark Carney devant les représentants du monde de l’assurance

Les pertes financières causées par les changements climatiques risquent d’être « énormes » si rien n’est rapidement entrepris pour réduire le problème, prévient le gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du Conseil de stabilité financière du G20, Mark Carney. À commencer par se donner un portrait plus précis du retard et des vulnérabilités de chacun.

« Le poids de la preuve scientifique et la dynamique du système financier suggèrent qu’avec le temps, les changements climatiques menaceront les assises de la finance et la prospérité à long terme, a déclaré mardi à Londres celui qui était encore, il y a peu, le gouverneur de la Banque du Canada. Bien qu’il reste du temps pour agir, cette fenêtre est de plus en plus petite et finira par se refermer. »

L’impact financier des changements climatiques prendra au moins trois formes, a expliqué Mark Carney lors d’une soirée organisée par la Lloyd’s de Londres. Il s’agit d’abord des dommages directs infligés aux infrastructures, aux populations et à l’économie par la recrudescence de catastrophes naturelles. « Pendant que certains débattent encore de la théorie, vous êtes déjà aux prises avec la réalité », a-t-il dit à son auditoire, issu du milieu de l’assurance. Depuis 1980, cette industrie a vu le montant des réclamations liées à des événements météorologiques bondir d’une moyenne de 10 milliards $US par année à 50 milliards. Comme le monde est de plus en plus interrelié, il n’est pas rare qu’une même catastrophe ait des répercussions économiques et humaines à plus d’un endroit sur la planète.

Une autre forme d’impact financier assez rare pour le moment, mais qui pourrait prendre de l’ampleur est les cas de poursuites contre des entreprises, des gestionnaires de caisses de retraite ou des gouvernements pour ne pas avoir fait le maximum pour protéger leurs employés, investisseurs ou citoyens contre les ravages économiques et humains des changements climatiques. Mark Carney cite l’exemple des contaminations à l’amiante qui ont coûté à elles seules 85 milliards aux États-Unis. On n’en est pas encore là, admet-il, mais le nombre de poursuites ne pourra qu’augmenter à mesure qu’augmentera le poids des preuves scientifiques et des simples faits.

Et puis, il y aura tous les coûts liés à l’inévitable transition vers une économie plus verte. Selon le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), seulement entre le cinquième et le tiers des réserves mondiales de pétrole pourra être exploité si l’on veut rester sous la barre fatidique des 2 degrés Celsius de réchauffement du climat, fait valoir le banquier central. Cela signifie que beaucoup de compagnies pétrolières, de gestionnaires de fonds et d’investisseurs risquent de perdre beaucoup d’argent s’ils n’en tiennent pas compte. D’un autre côté, il y a aussi potentiellement beaucoup de profits à faire en matière de développement des technologies vertes.

L’impact financier de ces phénomènes « est potentiellement énorme », a résumé Mark Carney. Le problème est que lorsque « le climat sera devenu un enjeu central pour la stabilité financière, il pourrait bien déjà être trop tard ».

Mesurer pour gérer

Dans ce contexte, le Conseil de stabilité financière (CSF) s’est récemment vu confier par les pays du G20 la mission de plancher sur un système de divulgation volontaire d’informations qui permettrait de comparer le degré d’exposition des entreprises à tous ces risques financiers liés aux changements climatiques. Cette idée n’est pas exactement originale, admet Mark Carney, plus de 400 initiatives du genre existant déjà de par le monde. Mais aucune n’est encore parvenue à proposer un système « cohérent, comparable, fiable, clair et efficace » pour tous. Un tel portrait d’ensemble permettrait aussi bien aux entreprises qu’aux investisseurs et aux gouvernements d’avoir une image plus juste de leur situation et d’ajuster leurs actions en conséquence.

Avec ce premier portrait d’ensemble, on pourrait soumettre des régions ou des secteurs industriels à des tests de résistance, comme en font les gouvernements dans l’industrie bancaire depuis la dernière crise financière pour ajuster leur réglementation, dit le banquier central. Ce portrait pourrait aussi être rendu moins « statique » en y incluant les cibles de réduction de gaz à effet de serre qui émaneront du sommet de Paris sur le climat, en décembre, et la trajectoire probable des prix du carbone qu’on pourra en déduire. Ces autres données ont de fortes chances de changer avec le temps, admet Mark Carney, mais elles aideront l’ensemble des acteurs à se projeter dans le futur en plus de mettre à profit le signal des prix pour les diriger dans la bonne direction.

« Cette idée qu’une meilleure information sur les coûts, les occasions d’affaires et les risques liés aux changements climatiques peut amener une réponse plus rapide n’est pas nouvelle. […] Un vieil adage dit “ce qui est mesuré peut être géré”. »

Le poids de la preuve scientifique et la dynamique du système financier suggèrent qu’avec le temps, les changements climatiques menaceront les assises de la finance et la prospérité à long terme. Bien qu’il reste du temps pour agir, cette fenêtre est de plus en plus petite et finira par se refermer.

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