«Le défi climatique peut renforcer l’économie»

Joseph Stiglitz estime que les États-Unis encouragent la consommation de biens polluants.
Photo: Win McNamee Getty Images North America Agence France-Presse Joseph Stiglitz estime que les États-Unis encouragent la consommation de biens polluants.
De passage à Paris pour la conférence scientifique « Notre avenir commun face au changement climatique », qui s’est tenue du lundi 6 au vendredi 10 juillet à l’Unesco et à l’Université Pierre-et-Marie-Curie, l’économiste américain Joseph Stiglitz a répondu aux questions de plusieurs médias internationaux, dont Le Monde.​


La situation économique actuelle nous permet-elle de lutter contre le changement climatique ?

Je pense que la lutte contre le réchauffement climatique peut renforcer l’économie mondiale. Nous sommes aujourd’hui dans une configuration particulière de déficit de demande. Certains appellent cela la « stagnation séculaire ». Il y a toutes sortes d’autres noms à ce phénomène, mais tout le monde s’accorde à constater cette faiblesse de la demande, qui pourrait persister dans le futur proche. Or, cette faiblesse de la demande engendre une croissance faible aux États-Unis, une quasi-stagnation en Europe et un ralentissement en Asie. Si nous saisissons l’opportunité de réaménager l’économie mondiale pour faire face au défi climatique, cela pourrait stimuler l’économie, augmenter la croissance, créer de l’emploi et ainsi diminuer les inégalités, l’autre défi majeur de notre temps.

La croissance telle qu’on l’entend aujourd’hui — une intensification des flux de matières et d’énergie — est-elle compatible avec la question climatique ?

Pour lutter contre le réchauffement, nous aurons à restructurer nos économies. Nous ne produirons pas les mêmes biens, mais en termes de croissance, je ne vois pas de contradiction, même si cela implique une croissance différente. Il faut redéfinir ce qu’est la croissance, changer les méthodes que nous utilisons pour la mesurer, afin qu’elle reflète la durabilité des activités économiques. Mesurer la croissance du PIB avant la crise de 2008 donnait de bons chiffres, mais ils sont tombés. Avec des mesures de la croissance reflétant la durabilité, nous aurions eu une meilleure visibilité.

Les négociations en vue d’un accord à Paris sont-elles bien engagées ?

Je pense que l’approche du protocole de Kyoto, qui était fondée sur des mécanismes de marché carbone, l’allocation des droits d’émissions et des objectifs de réduction basés sur des niveaux antérieurs d’émissions était une impasse. Nous ne pouvons pas atteindre un accord global avec un tel cadre de négociations. L’approche actuelle, celle des contributions volontaires, est bonne, mais elle ne permettra pas d’atteindre l’objectif des 2 °C — de réchauffement par rapport au niveau préindustriel — et nous devrions le reconnaître.

Le compromis que je propose est le suivant : une tarification mondiale du carbone, que chaque pays pourrait mettre en oeuvre sur son territoire comme il l’entend : par des réglementations contraignantes, par un marché d’émissions ou par une taxe carbone… Il faut ensuite mettre en place une taxe carbone aux frontières, afin que les pays fassent payer le coût en carbone des biens qu’ils importent. Une fraction des sommes ainsi collectées par les pays développés pourrait alimenter le Fonds vert, à destination des pays en développement, pour tenir compte de la responsabilité historique du Nord dans le réchauffement actuel. En outre, les pays qui ne répondraient pas à ces exigences de réduction des émissions verraient leurs produits taxés aux frontières, en fonction de leur coût excessif en carbone : c’est donc un processus incitatif pour ceux qui se tiendraient à l’écart d’un accord.

Qu’espérez-vous d’un tel accord ?

J’espère que l’accord de Paris reconnaîtra la nécessité de travailler, dans le futur, sur des systèmes de contrôle des engagements pris — « enforceable systems » —. Nous avons besoin de tels mécanismes, et ils sont favorables aux pays qui considèrent le changement climatique comme un problème important. Si vous vous montrez strict sur les conditions de production des biens dans vos industries, vous devez être aussi strict sur tout ce qui est produit ailleurs, et qui entre dans votre pays. Les États-Unis commencent à parler de systèmes de « vérifiabilité » des engagements. Ce n’est pas très éloigné. Cependant, au point où nous en sommes, je ne m’attends pas qu’il soit inscrit dans l’accord de Paris. Mais il faut avoir à l’esprit que celui-ci doit être vu comme le début d’un processus et d’un mouvement global de la société, dont la récente prise de position du pape est un élément.

La Chine, premier émetteur mondial de CO2, est-elle suffisamment engagée pour lutter contre le réchauffement ?

Je pense que le gouvernement chinois est très engagé sur la question de la lutte contre le changement climatique, mais il est aussi très engagé dans le développement. La Chine a travaillé, avec un certain succès, à réduire ses émissions domestiques par point de PIB, mais comme elle a également beaucoup fait grimper son PIB, cela a conduit, au total, à plus d’émissions. Un des problèmes de la Chine relève de l’attribution des émissions : faut-il prendre en compte les émissions de ce qui est produit dans chaque pays ou de ce qui y est consommé ? À mon sens, la responsabilité américaine dans le changement climatique est la quantité de carbone de tous les biens — consommés aux États-Unis, plutôt que la quantité de carbone émise par la production de biens aux États-Unis… Si nous exigeons de la Chine des produits au prix le plus bas, fabriqués au coût-carbone le plus élevé, nous sommes responsables. Et ce problème est typiquement américain, car nous consommons des biens matériels produits dans des pays sur lesquels nous n’avons pas mis suffisamment de pression, et avec lesquels nous passons des accords commerciaux sans clauses sur les émissions de carbone.

Ainsi, nous encourageons fondamentalement nos citoyens à consommer des biens qui polluent et nous devrions prendre notre part de responsabilité. Il faut mettre en place deux formes de décomptes : ce qui est produit dans chaque pays et ce qui y est consommé.