«Le temps joue contre nous»

Un échange entre les anciens premiers ministres du Québec Jean Charest (à droite) et Pierre Marc Johnson (à gauche) et l’ancien ambassadeur canadien Raymond Chrétien. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un échange entre les anciens premiers ministres du Québec Jean Charest (à droite) et Pierre Marc Johnson (à gauche) et l’ancien ambassadeur canadien Raymond Chrétien. 

Le Canada doit être prêt à recevoir de l’Europe des demandes de modification de leur nouveau traité de libre-échange, pense Jean Charest, mais il devrait pour le moment redoubler d’effort dans l’explication et la promotion de l’entente existante.

«Je suis préoccupé», a déclaré jeudi au Devoir l’ancien premier ministre québécois à propos de la tournure que prend le débat sur l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne de l’autre côté de l’Atlantique. L’un des principaux initiateurs du projet, Jean Charest perçoit encore pour le moment «un appui assez général» des Européens, mais mâtiné d’un «questionnement sur certaines dispositions de l’entente»,notamment sur son fameux mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États (RDIE) permettant aux premiers de poursuivre les seconds devant des tribunaux ad hoc d’experts s’ils se sentent lésés.

Jean Charest craint que cette contestation ne fasse traîner le processus de ratification de l’entente signée l’automne dernier. « Le temps est un facteur qui joue contre nous. Il peut toujours survenir des imprévus », a-t-il fait valoir en marge d’un petit-déjeuner-bénéfice organisé en faveur de Relations publiques sans frontières, un organisme québécois offrant aux pays en développement l’aide bénévole de professionnels en communication.

Pour le moment, la priorité devrait être d’expliquer et de vendre l’AECG aux Européens, dit-il. « Il faut que le Canada fasse un blitz pour aller appuyer l’entente. On ne peut pas tenir pour acquis qu’une fois signé, ça va se faire tout seul. »

L’ancien premier ministre croit qu’on ne devrait pas fermer la porte aux Européens s’ils réclament malgré tout des amendements à l’entente, surtout que cette dernière comprend des dispositions permettant de répondre à certaines demandes, comme l’ajout au RDIE d’un mécanisme d’appel. « Ultimement, si on arrive à une autre étape où il faut faire des compromis, on verra à ce moment-là. On n’est pas rendus là. »

Le temps est venu, croit Johnson

Invité jeudi à la même tribune que Jean Charest, le négociateur pour le Québec à l’AECG, Pierre Marc Johnson, croit pour sa part « qu’au-delà des fignolages juridiques », le temps de discuter de possibles aménagements à l’intérieur de l’AECG est bel et bien arrivé. « Si la Commission européenne arrive avec des propositions qui permettent de bâtir quelque chose autour du texte existant pour répondre à certaines des préoccupations, je pense qu’il faudra que le Canada soit attentif. Et je vous dirais qu’on est peut-être rendus à cette étape-là sur le plan des pourparlers », a-t-il déclaré au Devoir.

Mais encore faut-il que les Européens conviennent entre eux d’une position commune, dit-il. L’ancien premier ministre péquiste estime à son tour qu’ils ont jusqu’à présent surtout entendu les opposants à l’accord et que « beaucoup de désinformation a été faite ». Si une clarification de la situation ne suffit pas, ce sera à « la Commission européenne de faire son boulot, de consulter son monde et, une fois dégagée une possibilité de mandat, je présume que les [représentants des deux parties à l’entente] se remettront à se parler. »

Où est le Canada en Asie ?

Principalement invité, pour sa conférence, à parler des perspectives en Asie, Jean Charest a lancé plusieurs piques à l’égard de la politique économique internationale du Canada.

Reprenant à son compte le commentaire d’un expert, il a fait valoir que le repositionnement du coeur de l’économie mondiale vers l’Asie est « l’événement économique le plus important depuis l’invention du capitalisme ». Or, il a fallu une bonne quinzaine d’années au Canada et à la Chine seulement pour en arriver à convenir d’un modeste accord sur l’investissement, déplore-t-il. « C’est beaucoup trop long. Il nous faudrait un accord de libre-échange. » Quant au climat d’investissement au Canada, les Chinois ont retenu de leurs dernières expériences qu’il était devenu plus « hostile » à leur égard.

L’ancien premier ministre, aujourd’hui associé à la firme d’avocats McCarthy Tétrault, ne comprend pas non plus pourquoi le Canada a suivi aveuglément la décision de Washington de boycotter la nouvelle banque de développement internationale récemment mise sur pied par la Chine. « On se retrouve aujourd’hui avec seulement trois pays qui n’en font pas partie : les États-Unis, le Japon et le Canada. Le Canada là-dedans n’est nulle part. C’est comme si on avait travaillé très fort pour être le moins pertinent possible. »

S’il avait eu plus de temps, Jean Charest aurait aussi voulu parler de l’Inde, avec laquelle le Canada a l’avantage d’avoir en commun la langue anglaise. « On a ensemble un projet de libre-échange, mais je n’ai pas l’impression que ces négociations sont prises très au sérieux. C’est malheureux parce que le pays est promis à une très forte croissance les prochaines années. »

PTP : la gestion de l’offre en danger

Une conclusion des négociations du projet de Partenariat transpacifique (PTP) pourrait avoir des conséquences importantes pour les producteurs canadiens de lait, d’oeufs et de volaille, a tenu a rappelé jeudi l’ancien premier ministre québécois Jean Charest. « Ce qu’il y a de nouveau et qui touche très directement nos intérêts, c’est que, dès que le Canada est entré dans les négociations, il s’est fait dire très clairement par l’ensemble des partenaires que son système de gestion de l’offre allait être sur la table. » Sur quoi vont véritablement déboucher ces négociations auxquelles participent aussi les États-Unis, le Japon et neuf autres pays d’Amérique latine et d’Asie, Jean Charest ne le sait pas. Mais cela pourrait ne pas tarder si le président américain, Barack Obama, obtient du Congrès le pouvoir de négocier seul au nom des États-Unis jusqu’au moment où il aura une entente complète (Trade Promotion Authority).


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