Chronique d’une catastrophe... qui n’a pas eu lieu

La ministre allemande du Travail et des Affaires sociales, Andrea Nahles, photographiée en avril 2014 devant une affiche disant que «le salaire minimum s’en vient».
Photo: John McDougall Agence France-Presse La ministre allemande du Travail et des Affaires sociales, Andrea Nahles, photographiée en avril 2014 devant une affiche disant que «le salaire minimum s’en vient».

Hausse des prix, fermeture de milliers de petites entreprises, suppression de centaines de milliers d’emplois… tel était le scénario catastrophe que promettaient à l’Allemagne les détracteurs du salaire minimum. Cent jours après l’entrée en vigueur de la réforme, qui prévoit une rémunération minimale de 8,50 euros de l’heure pour la quasi-totalité des travailleurs, force est de constater que le cataclysme annoncé ne s’est pas produit. Le taux de chômage n’a jamais été si bas (4,8 %), le nombre de faillites d’entreprises est resté stable, les hausses des prix ont été très ponctuelles.

La plus grande réforme du marché du travail depuis dix ans en Allemagne, plébiscitée par 86 % de la population, semble avoir réussi sa période d’essai. Certes, il est encore trop tôt pour tirer un bilan détaillé. « Les effets réels sur l’emploi ne se feront sentir que dans quelques années, assure Hagen Lyesch, expert à l’Institut économique de Cologne, proche des milieux patronaux. Là, on pourra savoir combien de coiffeurs par exemple sont passés de salariés à autoentrepreneurs, si le nombre de faux indépendants [n’ayant qu’un seul client] a augmenté ou non. Cela ne se voit pas dans les chiffres du chômage. »

Sur les prix, en revanche, on peut déjà mesurer l’ampleur des hausses. « Je pense que la réaction sur les prix est déjà achevée, parce que le prix est la première courroie d’ajustement des entreprises au salaire minimum, estime Ferdinand Fichtner, de l’Institut économique de Berlin. Et on peut dire que l’introduction du salaire minimum n’a pas conduit à une augmentation des prix si importante que cela aurait percé un trou dans la poche des gens ». La bonne santé actuelle de l’économie allemande et les grandes hausses de salaires du début d’année ont permis d’encaisser globalement les hausses des prix.

Certaines régions, à l’économie moins dynamique, accusent tout de même le coup. C’est le cas à l’est du pays, où la productivité est moins forte qu’à l’ouest. Le passage à 8,50 euros y a conduit à de fortes augmentations de salaires… qu’il n’est pas toujours possible de répercuter sur les prix en raison du fort taux de chômage et du faible pouvoir d’achat.

Exemple : la gastronomie. Dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, très tourné vers le tourisme, la fédération des hôtels et restaurants a noté une augmentation des prix de 4,8 % par rapport à 2014, contre 2,5 % dans le reste de l’Allemagne. Certains établissements ont déjà réduit leurs horaires d’ouverture. Les fleuristes estiment de leur côté qu’il y aura forcément des fermetures d’entreprises à l’est, tant les bénéfices sont faibles dans ce secteur et la concurrence forte. Des suppressions d’emploi à terme ne sont donc pas à exclure.

Des branches professionnelles, très concernées par les bas salaires, ont déjà licencié. C’est le cas des livreurs de journaux. Selon le syndicat fédéral des distributeurs de journaux (BDZV), le surcoût pour la profession engendré par l’entrée en vigueur du salaire minimum s’élève à 205 millions d’euros pour cette année.

Suppressions d’emplois

Deux mille livreurs auraient déjà perdu leur emploi et 1250 autres devraient suivre. Ceci alors que ce secteur dispose d’encore deux ans pour faire passer la rémunération minimale à 8,50 euros. C’est surtout dans les régions rurales, où les trajets entre deux boîtes aux lettres sont longs, que les licenciements ont été les plus nombreux. « Pour près d’un demi-million de foyers, la livraison de journaux n’est plus rentable. Chaque groupe de presse doit décider s’il peut encore fournir les foyers pour qui le coût de livraison ne peut plus être couvert par l’abonnement », martèle Dietmar Wolff, président du syndicat BDZV.

La branche taxi, qui a dû augmenter ses tarifs de 10 %, n’a pas vu l’effondrement redouté de ses clients. Mais la fédération professionnelle rapporte que de nombreuses entreprises ont dû réduire le nombre de voitures en circulation, devenues moins rentables. Dans un pays où il est possible de trouver un taxi immédiatement, à toute heure du jour et de la nuit, même à la campagne, quelques files d’attente pourraient faire leur apparition.

Autre conséquence de l’entrée en vigueur du salaire minimum, les fameux minijobs sont désormais moins attractifs pour les entreprises. Ces contrats d’activité réduite, dont la rémunération n’excède pas 450 euros pour un nombre d’heures laissé auparavant à la négociation, ont vu leur nombre fortement baisser, car moins rentables. Un effet secondaire plutôt bienvenu tant ces contrats symbolisaient la culture de bas salaires qui s’est installée en Allemagne depuis dix ans.

Selon les chiffres de l’agence fédérale pour l’emploi, le nombre de personnes exclusivement en activité réduite s’élevait à 4,86 millions en mars, soit 2,4 % de moins qu’un an plus tôt. « Le recul peut être lié à l’introduction du salaire minimum », note l’agence.

Comment réagissent les entreprises, dont certaines coupaient volontiers un emploi pour en faire deux minijobs ? Entre création de vrais emplois et augmentation du travail au noir, il est encore trop tôt pour le savoir. Reste que l’écrasante majorité de la population s’accorde à dire que le salaire minimum, même s’il ne concerne que 4,4 % des salariés, rend le pays un peu plus juste.

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