Alerte aux paradis fiscaux

Image d’une manifestation tirée du documentaire de Harold Crooks.
Photo: ARP Sélection Image d’une manifestation tirée du documentaire de Harold Crooks.

La lutte contre les paradis fiscaux en est aussi une pour la défense de la classe moyenne, de l’État-providence et même de la démocratie, plaide un nouveau documentaire canadien qui fait un tabac en France et qui arrive cette semaine sur nos écrans.

Les quelques chiffres que l’on a, en la matière, donnent tout de suite le tournis. On estimait déjà, en 2010, qu’entre 21 000 et 32 000 milliards de dollars se trouvaient dans les paradis fiscaux, soit de 10 à 15 % du patrimoine financier mondial. Depuis longtemps passées maîtres dans l’art de tirer parti de la moindre ouverture, des notes en petits caractères et des failles des règles fiscales des pays, les multinationales prétendent réaliser les trois quarts de leurs profits dans quatre paradis fiscaux (la Suisse, Singapour, les Bermudes et les îles Caïmans). « Mais madame, nous ne faisons rien d’illégal », proteste un jour un dirigeant de Google devant la présidente d’une commission parlementaire britannique excédée par toutes ces histoires de transferts artificiels de pertes et profits, de sociétés-écrans et autres artifices comptables. « Nous ne vous accusons pas d’agir illégalement, mais de vous comporter de manière immorale », lui répond-elle.

L’État-providence en danger

Par leur petit jeu de maximisation fiscale, les grandes entreprises et les individus les plus nantis s’affranchissent des frontières nationales et foulent aux pieds le contrat social sur lequel se sont construits nos États modernes, leurs politiques et même nos institutions démocratiques, met en lumière le documentaire Le prix à payer du Canadien Harold Crooks qui commencera par prendre l’affiche à Montréal, Québec et Toronto ce vendredi, et une semaine plus tard à Sherbrooke. Pour essayer de les retenir, les pays se sont engagés dans une concurrence folle au plus bas dénominateur fiscal commun qui compromet de plus en plus leur capacité de financer leurs services publics à la population en général, en plus de les forcer à se rabattre sur les autres contribuables moins mobiles. À force de payer de plus en plus cher pour moins de services collectifs, ces derniers risquent de perdre confiance dans la capacité d’action de leurs institutions démocratiques et se laisser tenter par d’autres options peu rassurantes, fait-on valoir en citant la montée de courants extrémistes dans certains pays.

Alternant les témoignages, les documents d’archives, des animations ainsi que des images saisissantes, le documentaire de 90 minutes met notamment en scène 25 témoins de première main, dont l’économiste français et auteur d’un improbable best-seller sur la montée des inégalités, Thomas Piketty, la sociologue américaine Saskia Sassen, et l’expert québécois Alain Deneault. On y retrouve aussi, et peut-être surtout, d’anciens banquiers, fiscalistes, dirigeants d’organismes de surveillance et représentant d’institutions internationales qui peuvent raconter le système de l’intérieur, de même que des défenseurs de ce même système.

« On trouvait important de présenter un portrait honnête de la situation par souci de rigueur et de crédibilité », a expliqué mercredi en entretien téléphonique au Devoir la coscénariste du documentaire, Brigitte Alepin. Auteure du livre (La crise fiscale qui vient, 2010) dont s’est inspiré le documentaire, la fiscaliste québécoise se dit ravie de l’accueil reçu jusqu’à présent par le film dans les festivals (parmi les dix premiers films canadiens au dernier Festival international du film de Toronto, meilleur documentaire canadien à Vancouver), mais aussi lors du lancement, le mois dernier, en France où tous les journaux en ont parlé. « Le ministre de l’Économie, Michel Sapin, est même venu dire à la télévision que c’était un film à voir. »

Généreux, Harold Crooks attribue entre autres le succès de son film au talent de conteur de son monteur, le Québécois Louis-Martin Paradis, et aux perles d’archives dénichées par l’assistante à la réalisation, Nancy Marcotte. « Les gens sont probablement aussi de plus en plus intéressés aux enjeux de nature économiques et ne trouvent pas leur compte dans ce que nous offrent les grands médias. Thomas Piketty n’a pas vendu 1,5 million de son dernier livre pour rien », a noté mercredi au Devoir cet économiste de formation qui a réalisé plusieurs autres documentaires, dont Survivre au progrès, et qui a aussi coécrit la narration du documentaire à succès The Corporations (Les multinationales).

Des solutions ?

Son documentaire embrasse large, cette fois-ci, abordant aussi les questions de la financiarisation de l’économie, de la révolution numérique, de la taxe Robin des bois sur les transactions financières et des efforts déployés par la communauté internationale — notamment par l’entremise de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — pour forcer les paradis fiscaux et les multinationales à plus de transparence. « L’avenir de l’État-providence dépendra de la capacité des gouvernements à faire comme les multinationales, c’est-à-dire à dépasser les frontières nationales en établissant entre eux une coopération fiscale. »

« Je trouvais important que le film ne laisse pas le public en plan, sans piste de solution, explique Brigitte Alepin. Il va toutefois falloir que la population soit beaucoup plus informée et qu’elle exerce beaucoup plus de pression politique pour que les choses avancent pour vrai », conclut la fiscaliste qui travaille à l’organisation de la première édition de TaxCOOP, une nouvelle conférence internationale contre la concurrence fiscale à laquelle on attend 1000 participants en novembre à Montréal.

8 commentaires
  • Pierre Valois - Abonné 12 mars 2015 01 h 33

    Coûteux restera coi...

    Parce que cela aurait été trop gauchisant que de s'attaquer à la racine du mal de nos déficits budgétaires, et de piger dans les goussets du riche plutôt que de piller le portefeuille du démuni.

    Quand on a comme premier ministre un homme qui, bien que légalement si l'on se fie aux experts, mals tout à fait immoralement, a empoché des sommes astronomiques en allant dispenser son savoir et ses connaissances dans les états-vizirs, eh bien cet homme est bien mal avisé pour sermonner son ministre Bolduc qui a rempli son ratelier à son entrée au conseil des ministres et qui n'a pas désempli sa musette en le quittant.

    Un gouvernement qui sait mieux brandir la badine contre les pauvres et préfère caresser les gens riches.

  • Gaston Bourdages - Abonné 12 mars 2015 05 h 47

    D'un côté le «légal» et de l'autre....

    ...«l'immoral». Est-ce un vieux litige que celui mettant en présence ce qui, à mon humble avis, appartient à la conscience ? La conscience de l'Homme....est-elle aussi vaste, je dirais, que l'Univers ? Je sais, par expériences, que je puis donner à ma conscience une élasticité. Ce, pour mieux servir certains de mes daïmons. J'écris ainsi daïmons pour m'abstenir d'écrire démons...sorte de suite à des cours universitaires. Je reviens à la conscience. Quel vaste monde que cette dernière ! Et la dame britannique mentionnée dans l'article a tellement raison. Des gestes légaux j'ai posés mais combien immoraux ! Des gens en ont souffert et en souffrent encore. Ma conscience me l'a dit et me le redit. La prison et le pénitencier m'y ont aidé...
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 12 mars 2015 07 h 48

    oui

    Mais cela doit etre un effort collectif des pays occidentaux et industrialises... sinon c'est un coup d'epe dans l'eau.
    Dans le meme temps pourquoi ne pas abolir aussi les subventions agricoles, que les pays occidentaux versent aux agriculteurs... qui ont pour effet de saturer les pays emegents de produits a low cost...
    Et en dernier aussi toutes les subventions accordees aux entreprises... cela serait un monde plus egalitaire mais certainement utopique...

    • Daniel Bérubé - Abonné 12 mars 2015 14 h 24

      Il nous faut reconnaître que cesser de subventionner nos producteurs agricoles ferait en sorte que ceux çi devrait mettre la clef sur la porte en peu de temps... car ce serait les obliger de compétionner avec des producteurs de d'autres pays qui sont fortement subventionnés, et qui pourraient même jusqu'à DONNER leur produits et continuer de le faire, le temps de détruire les autres marchés; après, ils deviennent les producteurs géants mondiaux, et une fois la concurence écartée, il peuvent exiger les prix qu'ils veulent, sachant que la nourriture est la dernière chose que les peuples peuvent se priver. Je me demande parfois si cette forme de guerre n'a pas cet objectif principal, devenir les seuls producteurs mondiaux d'un produit que tous ont ultimement besoin. Combien d'entreprises commerciales coupent les prix, juste le temps d'écraser leurs concurents, voir même vendre à perte, sachant que par la suite ils auront toute la clientèle...

      Il nous faut d'urgence, revenir à l'autosuffisance... le jour où les marchés s'écrouleront, il sera un peu tard pour commencer à labourer...

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 12 mars 2015 19 h 17

      A Mr Daniel Berube
      Oui vous avez raison, mais a court terme , car vous etes certainement au courant, que nos politiques de subventions, sont quand meme ' je pese mes mots, du dumping dans les marches emergents... porc, lait, beurre , et ainsi de suite.. Quand a notre auto suffisance agricole, j'ai de serieux doutes, sur sa productivite a cause de notre climat Canadien... Nos concurrents les plus importants ' qui produisent des aliments concurrenciels aux notres n'ont pas les conditions climatiques , et tant mieux pour eux... On pourrait toujours revenir a consommer nos legumes racines un peu comme les pionners qui ont colonises ce continent ( Ce que j'ai lu dans vos livres d'histoire) et encore la je doute fort que nous en produisons assez dans cette province pour 8 millions d'habitants... Quand a la theorie du complot, je n'y crois guere, ce que je crois par contre et qu'il est normal puisque nous vivons dans un monde libre de circulation ( Libre echange) que chaque producteur essaie de penetrer le plus de segment de marche... et qu'il en devienne le plus perfomant par ses innovations et un bon rapport qualite prix...

  • Marie Céline Domingue - Abonné 12 mars 2015 14 h 14

    Étonnant!

    Je m'étonne que, tout en dénonçant les multinationales qui profitent légalement des évasions fiscales, on ne dénonce pas des pays comme le Canada qui ont voté les lois fiscales le permettant! C'est à la source qu'il faut attaquer le mal, il me semble. En présentant et surtout en votant des projets de loi qui abolissent ces possibilités et qui obligent les multinationales à verser leur tribut. L'ONU aurait certes à donner le signal de départ ...
    J'espère qu'on en parle dans ce documentaire que j'irai voir!

    • Gaston Bourdages - Abonné 12 mars 2015 16 h 20

      Merci madame Domingue pour cette invitation à nous attaquer à la source. Deux mots, à la fois dérangeants et possiblement compromettants risquent de s'inviter dans le décor. Mais encore ? «POURQUOI» ces gens ont-ils recours aux paradis - À elles et eux de répondre...pas à nous. Et, «COMMENT?» en sont-ils venus à faire choix de «s'abonner» à ces paradis. Ces détournements d'argent m'apparaissent avant tout comme étant des cas de conscience individuels puis collectifs pour ensuite s'ériger en systèmes...«entre 21,000 et 32,000 milliards de $» Ouf! Et des gens sur la planète meurent de faim.
      Mes respects,
      Gaston Bourdages,
      Auteur.

  • Daniel Bérubé - Abonné 12 mars 2015 14 h 26

    Une solution

    sera probablement proposé un jour, celle d'un gouvernement mondial, appliquant les mêmes règles dans tout les pays du monde, le hic, c'est que la chose sera probablement mise en place par ceux même ayant provoqué les problèmes d'origines...