Vers un dégel du salaire minimum?

Wal-Mart a pris, jeudi, une initiative spectaculaire en annonçant l’augmentation des salaires de 500 000 employés. Le chef de file mondial de la distribution, qui est aussi le premier employeur privé américain avec 1,3 million de salariés, s’est engagé à porter le salaire horaire minimum à 9 $US à partir d’avril, contre 7,50 $US jusqu’à présent, avant de passer à 10 $US en février 2016, soit une augmentation globale de 33,3 %.

« Nous essayons toujours de faire pour le mieux et de renforcer notre activité. Souvent nous y parvenons, mais parfois nous échouons. Lorsque c’est le cas, nous rectifions le tir », plaide Doug McMillon, le p.-d.g. de Wal-Mart, dans une lettre envoyée aux employés, en guise de mea culpa sur la politique de rémunération menée jusqu’à présent par l’entreprise.

Il y a un peu plus d’un an, lorsqu’il a été nommé, le patron a impulsé une nouvelle dynamique, alors que les résultats du groupe étaient en berne. Il a accéléré les investissements dans l’e-commerce, a amélioré les rayons frais, modernisé la logistique pour réduire les ruptures de stock, tout en misant sur un nouveau format de magasin de proximité.

Image sociale désastreuse

Mais le p.-d.g, a pris conscience que ces efforts ne porteraient leurs fruits que si Wal-Mart parvenait à améliorer son image sociale désastreuse. L’enseigne est régulièrement la cible des syndicats, qui se plaignent des conditions de travail et de la faiblesse des salaires.
 
La comparaison avec Costco, l’un de ses principaux concurrents, est parlante. Les salariés y sont payés 70 % de plus que chez Wal-Mart, 82 % bénéficient d’avantages (mutuelle santé), contre seulement 50 % chez le leader. Résultat : alors que le roulement n’est que de 17 % chez Costco, il dépasse les 40 % chez Wal-Mart.

Jusqu’à présent, le distributeur se rangeait derrière les arguments de la National Retail Federation, qui s’oppose aux appels du gouvernement Obama pour augmenter le salaire minimum, prétextant des conséquences désastreuses sur l’emploi. Mais le contexte évolue. IKEA vient de relever de 17 % le salaire horaire minimum à 10,76 $US, tandis que Gap va passer à 10 $US cette année. Dans un pays où le taux de chômage est passé en cinq ans de 9,8 % à 5,7 %, Wal-Mart ne pouvait plus se permettre de rester spectateur sous peine d’avoir de plus en plus de difficultés à recruter.

Le calcul est aussi macroéconomique. Il y a un siècle, Henry Ford avait compris que ses salariés pouvaient devenir ses clients à condition d’être correctement payés. Wal-Mart, dont la cible de consommateurs se situe majoritairement parmi les bas salaires, fait certainement le calcul que ce qui est lâché en rémunération va se retrouver tôt ou tard dans le chiffre d’affaires.

Même si l’on reste loin des 15 $US de l’heure que réclament les syndicats, le groupe a annoncé que la mesure lui coûterait 1 milliard de dollars. Ce qui a entraîné une chute de 3,2 % de l’action jeudi, malgré l’annonce d’un bénéfice trimestriel en hausse de 12 %.

L’effort consenti par Wal-Mart doit cependant être relativisé. Comme le fait remarquer Craig Elwell, macroéconomiste au Congressional Research Service, « le pic du salaire minimum fédéral en termes réels a été atteint en 1968. Pour égaler le pouvoir d’achat de cette époque, le salaire minimum actuel, qui est de 7,25 $US, devrait augmenter de 3,44 $US, soit une hausse de 47 % ». Pour Christine Owens, directrice du National Employment Law Project, une association de défense des salariés, les 10 $US obtenus sont une maigre « récompense » comparés aux 16 milliards de profits que le groupe réalise chaque année.

Un début ?

Le geste choc du géant de la distribution américain Wal-Mart d’augmenter ses salariés pourrait être le signe tant attendu aux États-Unis d’un début d’accélération des salaires dans un marché de l’emploi qui commence à se tendre. Le salaire minimum fédéral américain est bloqué à 7,25 $US de l’heure depuis bientôt six ans malgré les appels de la Maison-Blanche à le relever à 10,10 $US. Une initiative de l’administration Obama est ainsi gelée par les parlementaires républicains au Congrès, mais près d’une vingtaine d’États ont récemment annoncé des hausses de leur rémunération minimum, soit en légiférant, soit en posant la question par référendum.

La quasi-absence de hausse de salaire ces dernières années aux États-Unis est une des anomalies du boom économique américain,. alors que la croissance est relativement robuste (+2,4 % en 2014) et que le taux de chômage a fondu à 5,7 % actuellement, contre 10 % fin 2009. « Voilà une indication que Wal-Mart regarde l’avenir et veut gérer ses problèmes de recrutement. Le groupe veut retenir ses employés », a expliqué à l’AFP l’économiste indépendant Joel Naroff.

Offrir une augmentation à 500 000 salariés « représente beaucoup d’argent, mais la rotation du personnel coûte aussi très cher », ajoute cet économiste.

Vu la taille du géant de la distribution, son initiative pourrait aussi « créer un plancher dans la structure des salaires » et, la concurrence jouant, être suivie par d’autres employeurs, a encore estimé M. Naroff.

Selon lui, l’initiative de Wal-Mart traduit le fait que les conditions du marché du travail se tendent enfin, donnant davantage de choix aux chercheurs d’emplois, qui se tournent vers les offres mieux payées ou assorties de meilleurs avantages sociaux. Wal-Mart, qui recourt aussi beaucoup aux salariés à temps partiel, voit ce réservoir de travailleurs ayant atteint un pic depuis la crise financière commencer à diminuer. Avec le retour de la croissance, ces salariés à temps partiel commencent à trouver des emplois à temps plein, affirme Joel Naroff.

Doug McMillon, le jeune nouveau directeur général de Wal-Mart, n’a pas dit autre chose jeudi. « Nous voulons que tout le monde soit bien conscient que l’expérience en magasin est vitale pour notre avenir », a lancé M. McMillon, 48 ans, sur la chaîne économique CNBC. « Le caissier d’aujourd’hui est le responsable de magasin de demain et le responsable de demain aura peut-être mon poste », a ajouté celui qui a commencé sa carrière chez le distributeur avec un emploi d’été à l’âge de 18 ans.

Il faut dire que Wal-Mart souffrait d’une image peu flatteuse en termes de gestion du personnel, avec des emplois peu payés et pour beaucoup à temps partiel. En 2012 et 2013, plusieurs magasins, notamment dans la région de Chicago, ont connu des débrayages et des manifestations, les employés se plaignant de salaires trop bas, d’horaires imprévisibles et d’une gestion du personnel injuste. « Les problèmes de Wal-Mart ont tourné autour des ruptures de stocks, des longues files d’attente à la caisse, d’un service aux clients peu performant et de nombreux employés mécontents », a résumé Paul Trussell, analyste pour Deutsche Bank.

La stagnation des salaires aux États-Unis est dénoncée depuis des mois par de nombreux économistes, notamment dans des études de la Réserve fédérale (Fed). Elle est aussi vue comme un facteur de la faible inflation qui retient la Fed de commencer à normaliser sa politique monétaire. Encore mercredi, le Comité monétaire de la banque centrale notait dans le rapport de sa dernière réunion de janvier que « la tiède augmentation des salaires, si elle continue, pourrait être un facteur important restreignant les dépenses des ménages ». Sans une accélération, la consommation, principal moteur de l’économie, pourrait finir par s’enrayer.

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