Les entreprises dorment sur une montagne de liquidités

Photo: Michaël Monnier Le Devoir

Malgré les appels répétés à l’investissement, les entreprises non financières canadiennes demeurent confortablement assises sur une montagne de liquidités. Cet amoncellement d’encaisse oisive, sans autre fonction économique positive, ne peut être dissocié de la baisse de l’impôt sur les revenus offerte aux entreprises, nous dit l’IRIS.

Il n’est pas si lointain cet appel, formulé en août 2012 par Mark Carney, alors gouverneur de la Banque du Canada, exhortant les entreprises canadiennes à contribuer à la reprise économique. Il déplorait alors le fait que les entreprises demeurent assises sur plus de 600 milliards d’« argent qui dort », les accusant de manifester un conservatisme excessif. Ce discours avait été repris par feu Jim Flaherty, alors ministre des Finances. Dans sa note de 16 pages dévoilée mardi, l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) dresse le portrait de la surépargne des entreprises non financières au Canada.

Ces liquidités non productives accumulées sont évaluées à 604 milliards en 2013, soit l’équivalent de 32 % du PIB canadien. L’IRIS retient que ce pourcentage place le Canada au sommet du palmarès de la revue The Economist, derrière celui mesuré au Japon (44 %) et en Corée du Sud (34 %). Ces liquidités que cumulent les entreprises non financières ne représentent que 11 % du PIB aux États-Unis et un peu moins de 20 % en Allemagne, reprend la note présentée mardi par Éric Pineault, chercheur-associé à l’IRIS et professeur au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal.

Par extrapolation, au Québec, la masse d’épargne des entreprises non financières atteindrait les 111,8 milliards, soit près du tiers du PIB.

Pas lié à la crise

L’IRIS démontre que cet amoncellement n’est pas un reliquat d’une crise financière, celle de 2008 ayant fait ressortir un risque de liquidités. Cette notion de précaution ne tient pas malgré l’apparition d’une convention financière nommée « Soyez liquides » meublant désormais les évaluations des analystes. « L’accélération de l’accumulation d’actifs liquides remonte plutôt à deux périodes, soit entre 1996 et 2000, puis entre 2003 et 2008. » Au cours de la période, cette masse d’épargne a été multipliée par cinq. De 11 % du PIB en 1990, l’actif liquide comptait pour 32 % du PIB en 2011. Un retour au premier ratio « réinjecterait 415 milliards dans l’économie canadienne », chiffre l’IRIS.

Mesurée autrement, la conclusion demeure. « Le ratio d’actifs liquides sur le total des actifs financiers croît lui aussi avec le temps. » Aussi, « en termes de ratio dette/liquidités, on ne peut non plus attribuer l’accroissement de l’épargne à une hausse de l’endettement des entreprises non financières ».

Dans une note de recherche conjointe, les auteurs explorent six hypothèses, pour retenir que cet accroissement « provient de ces bénéfices accumulés au fil des ans, qui ne sont ni versés aux actionnaires ni investis ». Poursuivant sur cette lancée, on souligne que le rapport entre le bénéfice avant et après impôts est passé de 60 % à près de 80 % de 1990 à 2013. « La progression systématique et spectaculaire en intensité apparaît uniquement du côté des profits après impôts », souligne l’Institut. Ainsi, « une fois toutes les hypothèses écartées, il ne reste que le facteur identifié par [l’économiste] Jim Stanford pour expliquer l’origine de la surépargne, soit les baisses d’impôt sur leurs revenus dont ont bénéficié les grandes entreprises au Canada ».

On pointe, ici, en direction des baisses d’impôt consenties pendant les années 1990 et à la fin des années 2000. « Alors qu’elles devaient avoir un impact en stimulant l’investissement, elles ont plutôt stimulé la surépargne. Ceci est vrai pour le Canada, et encore plus pour le Québec, où l’investissement des entreprises non financières a baissé pendant la période d’expansion de l’épargne. »

L’IRIS de conclure : « La politique qui prône qu’il faut abaisser les impôts des grandes entreprises pour leur accorder une marge de manoeuvre et ainsi les inciter à investir n’a plus aucune valeur à l’aune de la présente recherche. »



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