Éviter le piège de l’âgisme numérique

Kim Sawchuk : « Il faut montrer aux jeunes que les plus vieux peuvent comprendre, et montrer aux plus vieux ce qu’ils peuvent retirer des technologies. »
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Kim Sawchuk : « Il faut montrer aux jeunes que les plus vieux peuvent comprendre, et montrer aux plus vieux ce qu’ils peuvent retirer des technologies. »

De plus en plus de services privés ou gouvernementaux nous sont désormais offerts en ligne ou au bout de nos doigts, et c’est tant mieux, diront la vaste majorité des adultes québécois branchés à Internet sur leur ordinateur ou leur téléphone mobile. Mais cet enthousiasme numérique ne doit pas nous faire oublier ceux et celles qui n’ont pas été emportés par la vague, prévient la professeure de l’Université Concordia Kim Sawchuk.

« Si plus de services sont offerts en ligne et de moins en moins par le courrier traditionnel, si nous ne planifions pas correctement le virage technologique de tout le monde, y compris les personnes âgées, nous allons nous retrouver dans une situation difficile, fait remarquer la titulaire de la Chaire de recherche des médias mobiles de Concordia. Des gens n’auront pas seulement l’impression d’être largués. Ils seront vraiment laissés en arrière. »

Bien entendu, le courrier ne disparaîtra pas du jour au lendemain et, jusqu’à preuve du contraire, il sera possible de remplir sa déclaration de revenus à la main pendant de nombreuses années encore. Ce que Kim Sawchuk craint, c’est qu’on surestime la portée des avancées technologiques qui se succèdent.

Prenez ces applications qui permettent d’éviter de perdre son temps dans une salle d’attente en étant avisé de son rang ou du délai restant sur son téléphone mobile, dit-elle. Il s’agit d’une formidable idée, mais profitera-t-elle vraiment aux personnes âgées, qui fréquentent pourtant les cliniques et les hôpitaux de manière plus régulière ?

Pour éviter que les technologies créent une classe de laissés-pour-compte, Mme Sawchuk croit qu’il faut renseigner les personnes âgées sur les bienfaits potentiels d’une vie « connectée » et les accompagner au fil de leurs apprentissages. « Ce n’est pas toujours positif d’être connecté. Mais nous devons leur offrir le choix d’entrer ou non dans la vague et de recenser les barrières à l’accès et à la participation des personnes âgées. »

En 2014, plus de 85 % de l’ensemble des foyers québécois étaient branchés à Internet, indiquent les plus récentes données compilées par le Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO). Cette proportion glisse à 69 % chez les 65-74 ans et à 42 % chez les 75 ans et plus. De la même façon, 53 % des Québécois possédaient un téléphone intelligent l’an dernier, une proportion inférieure à celle des 25-34 ans (75 %), mais largement supérieure à celle des 65-74 ans (24 %) ou des 75 ans et plus (13 %).

Histoire de famille

Kim Sawchuk s’intéresse depuis plusieurs années à la relation entre le vieillissement de la population, les technologies et la communication. Tout a commencé il y a près de 20 ans, lors d’une entrevue réalisée avec sa grand-mère pour l’une de ses recherches. « J’avais acheté l’un des premiers appareils photo numériques et je voulais qu’elle me raconte son histoire de vie, se souvient-elle. Après une demi-heure de questions et de photos, elle m’a demandé de prendre l’appareil pour l’utiliser. Ce fut un moment décisif pour moi. Pourquoi avais-je tenu pour acquis qu’elle devait simplement répondre aux questions et qu’elle n’aurait pas d’intérêt pour la technologie ? »

Plusieurs générations d’appareils photo numériques plus tard, elle tente d’inculquer cette même ouverture d’esprit à ses étudiants. « Dans nos recherches, nous ne nous demandons pas ce que nous pouvons montrer aux personnes âgées. Nous essayons plutôt de répondre à leurs besoins selon leurs valeurs et leur expérience des médias depuis leur naissance, précise-t-elle. Que ce soit la radio, la télévision, puis Internet, on leur a toujours promis que la toute dernière technologie allait changer leur vie pour le mieux. On peut en douter lorsqu’on a 70 ou 80 ans. »

Selon Kim Sawchuk, il faut donc arrêter de croire que les aînés sont « déconnectés » ou qu’ils ne comprennent pas le monde numérique et dématérialisé dans lequel nous vivons. Au contraire, insiste-t-elle, « ils ont quelque chose à nous apprendre au sujet de notre fascination pour la technologie. »

Deux solitudes

Cela dit, reconnaître l’apport des personnes âgées à notre société et leur capacité de s’y intégrer ne comble pas instantanément l’écart qui peut exister entre elles et le reste de la population. Certains aînés sont carrément mis à l’écart de leur famille en raison de leur retard technologique, souligne la professeure. « Qu’arrive-t-il si les générations plus jeunes utilisent une certaine plateforme, mais que les générations plus âgées ne peuvent ou ne veulent pas faire de même ? On obtient un fossé générationnel, tranche-t-elle. Il faut montrer aux jeunes que les plus vieux peuvent comprendre, et montrer aux plus vieux ce qu’ils peuvent retirer des technologies. »

La même logique doit prévaloir au sein des compagnies, qui sous-estiment le potentiel des personnes âgées. « Les entreprises en technologie doivent adapter leurs produits pour saisir des occasions souvent négligées, mais surtout adapter leur service pour qu’un aîné qui entre dans un magasin ne soit pas exploité ou pris pour un imbécile. » Il faut éduquer tout le monde pour éviter que l’« âgisme numérique » se répande, note Mme Sawchuk.

Au sein du Mobile Media Lab, le fruit d’une collaboration entre l’Université Concordia et l’Université York de Toronto, Kim Sawchuk explore ces questions dans différents projets de recherche. Elle constate que les données sont peu nombreuses ou imprécises lorsqu’il est question des personnes âgées. « Il faut revoir la manière de faire les choses. Il y a une différence entre avoir 50, 60 ou 90 ans. Mais lorsque je regarde ce que font les compagnies de marketing, c’est souvent 50 ans et plus, sans distinction. »

Est-ce que le sujet est inexploré ou évité ? Sans doute un peu des deux, laisse entendre la professeure. Nous ferions mieux de changer de cap, suggère-t-elle, puisque nous vieillissons tous, qu’on le veuille ou non.

3 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 27 janvier 2015 10 h 59

    De l'insouciance à la méfiance

    À 20 ans, on est encore insouciant. À 40, on commence à devenir plus prudent. À 60, on devient souvent méfiant et pour cause.

    Cette différence influence les rapports avec son environnement, social, culturel et humain. On pourrait quasiment dire qu'entre quelqu'un de 20 ans et son vis-à-vis de 60, il y a un fossé culturel, qui n'est pas infranchissable, mais qu'on doit connaître.

    Comment on devient méfiant ? Voyons un peu avec quelques exemples anecdotiques.

    On décide de passer au téléphone mobile. Le fournisseur B nous offre un forfait qui semble correspondre à nos besoins, avec en prime une messagerie gratuite et possibilité de joindre des photos et des vidéos à ces messages supposément gratuites. Sauf que, pour envoyer ou recevoir ces images, il faut laisser déverrouillé l'accès aux données et ce faisant, Google se faufile pour vous envoyer des mises à jour d'applications connes que vous n'utilisez jamais. À la fin du mois, il y a des frais non négligeables ajoutés à votre facture pour la réception de données non incluses dans le forfait, mais auxquelles vous ne pouviez pas bloquer l'accès sans bloquer celui aux images gratuites. B ne vous avait pas prévenu... À l'avenir, vous serez méfiant.

    Revenu Canada ne vous envoie plus de formulaire d'impôt, pour vous inciter à faire le saut aux déclarations en ligne. Vous découvrez que pour pouvoir le faire, vous devez acheter le logiciel nécessaire. Vous payez donc des impôts à la ville, à la province, au fédéral et maintenant à l'industrie informatique, de connivence avec l'état fédéral... Non, merci ! Il y a une caisse de bons vieux formulaires au comptoir postal. Si l'ARC économise grâce aux déclarations en ligne, qui des contribuables ou des vendeurs de logiciel doit profiter de l'économie ?

    Le quotidien D m'annonce une superbe application me permettant de lire les articles sur ma tablette. Illusion : pour y arriver, je dois acheter une nouvelle tablette, la mienne ayant presque trois ans...

  • Jean Richard - Abonné 27 janvier 2015 12 h 43

    Paresse ou ras le bol

    Chez certains parmi les gens plus âgés, il y a une paresse intellectuelle qui les amène à décrocher (ou à ne pas s'accrocher) de ce monde informatisé qu'on leur impose.

    Chez d'autres, il y a un ras le bol causé par l'accélération du processus de dépossession de tout moyen d'avoir le contrôle sur la situation.

    Dans les deux cas, la fatigue accompagne le tout.

    Perte de contrôle

    Vous avez lu Yvan Illich, vous avez écouté Jacques Languirand, vous avez construit des bidules électroniques de toutes pièces pour mieux en comprendre le fonctionnement, vous avez jonglé avec des calculettes programmables, puis concocté vos propres applications sur des Atari ou Commodore... Vous avez donc plus de 60 ans et vous faites partie de la génération qui a cru à la convivialité, le contrôle de l'homme sur l'outil. L'outil très simple, un crayon par exemple, allait de soi. L'outil plus complexe devait rester transparent afin que vous puissiez en comprendre le fonctionnement moyennant une dose d'efforts non disproportionnée, car on ne devait pas perdre de vue la fonction première de l'outil.

    Mais l'outil a perdu sa transparence en prenant les dimensions d'un monstre. On a de plus en plus confondu convivialité et intuition – ou peut-être convivialité et idiotisme, d'où l'idée qu'un tablette, Android ou iOS, est conviviale, ce qui est loin d'être le cas.

    Les plus de 60 ans qui ont connu l'époque où la convivialité était un atout n'aime pas aujourd'hui se faire dire que tout son savoir a été rendu obsolète par une technologie qui échappe à plus de 99 % de ses utilisateurs. Quand l'obsolescence, tant du savoir que du matériel, est devenue le mode de survie d'une certaine économie, on a le droit aux remises en question. Quand on tue le savoir de quelqu'un, c'est la personne-même que l'on tue, à moins que l'instinct de survie pousse la victime à s'écarter de la trajectoire des balles.

    Réactionnaire ces « vieux » qui n'ont plus le droit d'écrire avec un crayon ? Pas sûr !

    • Nicolas Blackburn - Inscrit 27 janvier 2015 15 h 02

      J'aime bien votre commentaire.

      En fait, on ne devrait pas avoir besoin de savoir se servir d'un ordinateur, tâche qui est complexe, pour effectuer une tâche qui est simple. Prenez par exemple communiquer à distance avec quelqu'un. Le téléphone ordinaire remplissait très bien ce besoin. La tendance à rendre tout « intelligent » à la fâcheuse résultante de complexifier inutilement des tâches qui étaient sommes toutes assez simples à l'ère « pré-intelligente ». La supposée vague de simplicité et de convivialité n'en est pas une en réalité.

      « L'outil plus complexe devait rester transparent afin que vous puissiez en comprendre le fonctionnement moyennant une dose d'efforts non disproportionnée »

      Oui, je suis plutôt en accord avec cela et je le répète à qui veux bien l'entendre. Mais, je m'interroge de plus en plus sur cette nécessité. Reprennons l'exemple du téléphone, il n'est pas nécessaire de savoir comment gérer une infrastructure de communication, ni de connaître la science physique et mathématique qui supporte les appareils de cette infrastructure pour pouvoir bénéficier de l'avancement technologique qu'apporte un téléphone. Le fait de connaître ces choses peut être utile si l'on veut faire carrière ou concevoir une entreprise en télécoms, mais n'apporte pas nécessairement directement de nouveaux pouvoirs ou de nouvelles libertés au citoyen individuel, à la personne curieuse qui s'y intéresse.

      Bref, je pense que ce qu'il faut principalement, c'est que l'on veille en société à ce que le savoir lié à ces technologies soit facile d'accès, afin qu'il se garde en société. C'est là que le danger se situe selon moi car si ce savoir devait devenir inaccessible, cela pourrait créer une sorte de caste de gardiens de la technologie qui contrôleraient qui peut ou non en faire partie. Je ne crois pas que nous soyions encore arrivés à ce point, même si cela pourrait être débattu. En tout cas, il faut se méfier de ça.