Deux milliards de pertes plus tard, Target plie bagage

Les difficultés de la vente au détail sont connues, mais la sortie, dans le cas présent, est nettement plus spectaculaire que l’arrivée : après avoir dépensé 1,8 milliard de dollars pour acquérir des baux de Zellers en 2011, ouvert des dizaines de magasins en 2013 et montré la porte au patron des activités canadiennes dans un premier bilan critique en 2014, Target laisse tomber. Au cours des prochains mois, 133 magasins se videront et 17 600 employés, dont un peu plus de 3000 au Québec, devront se trouver du travail.

Ce départ, que certains pressentaient compte tenu des problèmes dont faisait état l’entreprise depuis un an, s’inscrit dans une longue séquence de fermetures qui frappe le secteur : Jacob, Smart Set, Mexx, les magasins Holt Renfrew à Québec et à Ottawa… Et voilà que Sony a indiqué jeudi son intention de mettre la clé sous la porte de ses 14 magasins canadiens.

Incapable de séduire au nord de la frontière comme elle le fait au sud face à Wal-Mart, Target s’est adressée à la Cour supérieure de l’Ontario pour se protéger de ses créanciers et démarrer le processus de liquidation. Après des pertes d’exploitation de 2,5 milliards sur un peu moins de deux ans, l’entreprise du Minnesota s’attend maintenant à dépenser de 500 à 600 millions pour conclure l’opération, à inscrire une perte de 5,4 milliards pour activités abandonnées et à mettre de côté 70 millions pour rémunérer le personnel au cours des 16 prochaines semaines.

« Après avoir méticuleusement examiné notre rendement au Canada […], nous n’avons pas pu trouver un scénario réaliste qui amènerait Target Canada au seuil de la rentabilité avant au moins 2021 », a affirmé Brian Cornell, un ancien haut gradé de Pepsi qui a pris les commandes de l’entreprise américaine l’an dernier. « Il est dans l’intérêt de notre entreprise et de nos actionnaires de miser sur les États-Unis. »

Au Québec, la compagnie exploite 26 succursales, dans lesquelles on trouve parfois des pharmacies Brunet ouvertes de concert avec Metro. Aucun magasin n’est syndiqué.

Dans les documents déposés en Cour supérieure, l’avocat général de Target Canada énumère les facteurs qui ont contribué aux déboires. L’ouverture d’un grand nombre de magasins a mis à l’épreuve les ressources internes. « Les magasins étaient souvent en rupture de stock pour les produits importants, cela causant de l’insatisfaction chez les clients, et souffraient d’une surabondance d’autres produits, ce qui menait à des rabais et à un effet néfaste sur les marges de profit. » La déclaration évoque aussi des facteurs comme la gestion des produits — ceux des magasins canadiens n’étaient pas toujours les mêmes qu’aux États-Unis — et l’absence de vente en ligne.

Un secteur en redéfinition

Selon le Conseil québécois du commerce de détail (CQCD), l’annonce n’est pas surprenante car l’entreprise « avait envoyé divers signaux ». Target, a estimé le CQCD, a fait une mauvaise lecture des consommateurs et les deux années entre l’annonce initiale et l’ouverture des magasins ont permis aux concurrents de se préparer.

« Malgré un contexte économique difficile à travers l’Amérique du Nord, les fermetures ont été relativement peu nombreuses parce que reportées le plus longtemps possible. L’annonce de Target, ajoutée à celles de quelques chaînes et commerces connus au cours des derniers mois, a l’effet d’un élastique qui se brise, parce qu’il y a concentration de mauvaises nouvelles ; ce n’est qu’un nouveau signe que le vaste secteur du commerce de détail continue de se redéfinir », a affirmé le président du CQCD, Léopold Turgeon.

La direction de Target avait évoqué au mois de novembre 2014 que la période des Fêtes allait servir de baromètre et elle a affirmé jeudi que les résultats escomptés n’ont pas été au rendez-vous. À la société mère, les neuf premiers mois de 2014 ont généré des revenus de 52 milliards, en légère hausse, et un bénéfice de 1 milliard, en baisse de 30 % par rapport à 2013. Au nord de la frontière, cependant, pas un seul trimestre n’a été rentable depuis le début de 2013.

Sortie rapide

« Je suis étonné. Les derniers magasins ont ouvert leurs portes l’an dernier seulement. Normalement, quand un détaillant décide d’entrer dans un pays, il faut au moins deux ou trois ans avant que ça marche. Par contre, les résultats étaient d’une grande déception », dit David Soberman, expert en marketing stratégique à l’Université de Toronto, où il coordonne les études en marketing à la Rotman School of Management. La concurrence est vive, rappelle-t-il, compte tenu de la présence des Walmart, Costco, Canadian Tire et autres grandes surfaces. « Quand la concurrence est très forte et très efficace, et qu’on n’est pas en mesure de livrer bataille, on souffre. C’est ce qui s’est passé. »

Le processus de liquidation des magasins a été confié à un contrôleur nommé par la Cour supérieure, Alvarez Marsal. Qui prendra les surfaces ? « Ça sera du cas par cas », a dit JoAnne Labrecque, professeure de marketing à HEC Montréal.

Après avoir méticuleusement examiné notre rendement au Canada et étudié à fond les incidences découlant de chacune des options, nous n'avons pas pu trouver un scénario réaliste qui amènerait Target Canada au seuil de la rentabilité avant au moins 2021

11 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 janvier 2015 05 h 19

    En affaire l'expansion n'est jamais acquise

    A aucun moments ils n'ont étés des competiteurs serieux de WallMart, Cosco, Canadien Tire, etc. Il faut absolument savoir les risques encourus lorsqu'on aborde un nouveau marché, plusieurs firmes québécoises dans le passé l'on appris a leurs dépends. il faut vraiment possedé des atouts indéniables pour y parvenir , sinon il vaut mieux s'abstenir en affaire l'expansion n'est jamais acquis

  • hugo Tremblay - Inscrit 16 janvier 2015 05 h 40

    Grands gestionnaires

    J'aimerais voir la prime de séparation des anciens PDG remerciés. Probablement assez pour faire vivre des dizaines (centaines?) d'employés aujourd'hui remerciés jusqu'à la fin de leurs jours.
    Ils ont débuté par dépenser beaucoup d'énergie pour se débarasser des anciens employés de Zellers et des syndicats. Je n'y ai jamais mis les pieds pour cette raison. Combien d'autres dans mon cas?

  • Richard Bérubé - Inscrit 16 janvier 2015 06 h 19

    Quand tu n'as qu'à offrir de la scrap aux clients!

    J'ai visité ce magasin à deux reprises, et les tablettes étaient vides, la marchandise en plus d'être de mauvaise qualité était affreuse, et laide...comme si les acheteurs de la compagnie achetaient les restes de production du musée des horreurs. Il n'y avait rien d'interessant disons dans l'habillement que l'on ne pouvait trouver au Village des valeurs à moindre coût....de la pâte à dent tu peux trouver cela au Dollorama si tu cherches vraiement des aubaines....il y a une chose que les dirigeants de ces chaines de commerce étrangères devront apprendre quand ils ont l'intention de s'installer dans une région c'est de connaitre et de respecter les choix et les goûts des clients....Target n'aura pas observé ces critères et elle en paie très chèrement le prix...des t-shirts et des shorts couleur camouflage avec les inscriptions U.S. Army ça peut pognés aux USA mais ici, disons qu'on est moins ''Army Freak''.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 16 janvier 2015 06 h 30

    Bonne nouvelle!

    Des commerces de cette nature détruisent l'économie des régions en faisant une concurrence déloyale aux petits commerçants qui ferment leurs portes tout à tour. Si les consommateurs boycottaient les wall-mart, notre économie locale ne s'en porterait que mieux.

    • Jean Richard - Abonné 16 janvier 2015 09 h 44

      Je n'ai jamais mis les pieds ni chez Target, ni chez Walmart, ni chez Costco et je ne m'en porte pas plus mal.

      Bien plus que l'économie locale, c'est la culture urbaine qui est mise en péril par ces monstres en bordure des autoroutes. Des gros hangars au milieu d'un désert de bitume, est-ce vraiment un idéal urbain ? Et gare aux villes ou aux états qui auraient des plans d'urbanisme respectueux de l'environnement : Walmart va sortir ses gros canons pour leur déclarer la guerre. Notre petit voisin du sud, le Vermont, le sait.

      http://extrastatecraft.net/Projects/Walmart

      Puis, au-delà de l'économie et de l'urbanité, il y a le côté social. Ces monstres du hangar de tôle vite construit et de l'environnement bitumineux ont des politiques d'emploi bien trompeuses. Ainsi, le départ de Target ne fera pas 3000 chômeurs de plus car sachant à quel point ces entreprises pressent le citron qu'est l'employé, ils ont tendance à mettre 5 employés là où le commerce traditionnel (qu'elles ont condamné à disparaître) en mettait 10 ou plus. Et quand le consommateur dépense un dollar chez Target-Walmart-Costco, il n'y a que quelques sous qui vont dans la poche des employés. Le reste sort de la région, sort du pays.

      Ainsi, toute personne respectueuse de l'environnement, du tissu social et de l'économie devrait éviter de fréquenter ces entreprises géantes qui elles, n'ont rien à foutre de ces valeurs communes.

    • Richard Bérubé - Inscrit 16 janvier 2015 11 h 08

      C'est vrai en partie ce que vous dites, mais la concurence amène une baisse de prix et de choix pour le consommateur....moi je me rappelle combien je payais avant la concurence, Bell Canada cela vous dit queque chose.....quand j'achète chez Walmart et que je sauve près de 1000.00$ par année c'est le mieux-être de ma famille qui compte en premier....les autres chaines de magasins sont aussi des compagnies à actions que tous et chacun peuvent acheter pour leurs placements....les actions de Walmart sont aussi accèssibles que celles de Provigo ou de Métro....les petits magasins comme vous dites ne font pas plus le poid devant ces compagnies géantes canadiennes et québecoises. Les travailleurs de n'importes quelles firmes s'ils ne sont pas syndiqués sont souvent payés au salaire minimum et conditions prescrites par nos lois. Que l'épicerie Saint-clin-clin m'offre le comcombre au même prix que Walmart, ou Provigo, ou Métro et j'irai l'acheter d'elle.

  • André Michaud - Inscrit 16 janvier 2015 10 h 14

    Non compétitif

    Il était évident que Target n'était pas compétitif avec Wall Mart. Moins de choix et des prix plus élevés...

    J'ai visité une fois et j'ai compris , et je suis retourné chez Wall Mart qui demeure celui qui en donne le plus pour notre argent si on ne recherche pas le haut de gamme. Si Wall Mart prospère c'est qu'il est encore le meilleur choix pour la classe moyenne , ce que Target n' a pas compris..

    L'entreprise québécoise Dollorama a mieux compris les besoins des consommateurs à revenus non élevés...et les affaires vont bien.