Un abandon prématuré et injustifié

Une tour de forage de la compagnie Junex, l’une des rares entreprises québécoises œuvrant dans le secteur du gaz de schiste.
Photo: Junex Une tour de forage de la compagnie Junex, l’une des rares entreprises québécoises œuvrant dans le secteur du gaz de schiste.

Il est absolument essentiel de faire évaluer le potentiel économique en profondeur, soutient à l’unisson le milieu des affaires après les propos du premier ministre Philippe Couillard selon lequel il n’y a « pas grand intérêt » à développer la filière du gaz de schiste au Québec.

Dans un communiqué rédigé par cinq regroupements économiques et industriels, les gens d’affaires exhortent Québec à ne pas fermer le dossier complètement dans la foulée du rapport défavorable publié lundi par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

« Certainement, ça prend des économistes »,a dit lors d’un entretien la présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), Françoise Bertrand. « Est-ce que c’est un mandat qu’on confie à des universitaires ? Au ministère des Finances ? […] L’économie n’est pas la force du BAPE. Cette force est surtout et avant tout tournée vers les questions environnementales et d’acceptabilité sociale, même si dans son mandat on lui demande de recevoir les éléments économiques. »

Outre la FCCQ, les cosignataires du communiqué sont le Conseil du patronat du Québec (CPQ), l’Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), les Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ) et la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI).

Nombreux impacts

Le BAPE, dont la mission comporte notamment la prise en compte d’une perspective économique, a écrit que l’exploitation des gaz de schiste aurait « des impacts majeurs sur les communautés d’accueil : détérioration de la qualité de l’air, augmentation du bruit, de la circulation routière et de la pollution lumineuse, diminution de la valeur des propriétés situées à proximité des plateformes de forage, impacts sur les paysages, risques d’accidents technologiques, impacts sociaux et impacts sur la santé ».

En entrevue à Radio-Canada mardi soir, M. Couillard a dit : « Il n’y a pas grand intérêt à développer cette ressource, uniquement sur le plan économique et financier. De toute façon, l’acceptabilité sociale n’est pas là. […] Actuellement, je ne vois pas l’intérêt de développer ça. »

L’exploration du gaz de schiste a été un des points chauds des dernières années dans le débat public, industrie et groupes de pression croisant régulièrement le fer au sujet des retombées économiques, d’une plus grande autonomie énergétique et des risques de nature environnementale.

Le rapport présenté lundi découle d’un mandat qui a été confié au BAPE en janvier 2014 par le gouvernement du Parti québécois. Plus de 125 mémoires ont été déposés. Le BAPE s’était également penché sur la question en 2010, mais conclut qu’il lui manquait des informations.

Ne pas mettre le couvercle

Selon Mme Bertrand, les cinq organisations estiment qu’« on ne peut pas rapidement mettre le couvercle sur cette situation-là parce que le BAPE, qui est un comité consultatif, a dit que, s’il lui revenait la responsabilité de prendre une décision, il ne la prendrait pas ». Elle se dit « déçue » que le premier ministre Couillard « se prononce aussi rapidement » et affirme qu’à la lumière des 40 000 puits aux États-Unis et de ceux qu’on trouve en Colombie-Britannique, par exemple, « ils ne peuvent pas tous être fous à plein temps, ces gens-là ».

Dans son rapport, le BAPE a souligné que seulement deux des six entreprises qui ont été actives dans l’exploration gazière de 2006 à 2010 avaient un siège social au Québec.

« Les autres gazières ont leur siège social à Calgary ou à l’extérieur du Canada. Lors de l’évaluation des profits des sociétés qui demeureraient au Québec, les auteurs de l’analyse avantages-coûts ont fait l’hypothèse qu’au mieux, 25 % des entreprises gazières participant à une éventuelle exploitation du gaz de schiste seraient de propriété québécoise », a ajouté le BAPE.

Les cinq regroupements ont concédé mercredi que « le débat entourant la question a connu un mauvais départ » et que le gouvernement devrait assortir une éventuelle politique énergétique de certains principes directeurs sur le plan de l’acceptabilité sociale.

Cela pourrait changer, dit Arcand

Québec — Le gouvernement Couillard tire un trait sur l’aventure du gaz de schiste… pour l’instant, car « on ne sait jamais ce qui peut arriver ». C’est ainsi que le ministre des Ressources naturelles, Pierre Arcand, prend acte du rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), tout en gardant une porte ouverte.

Dans son rapport déposé en début de semaine, l’organisme conclut que l’exploration en vue de trouver du gaz de schiste dans les basses terres du Saint-Laurent par la fracturation hydraulique ainsi que son exploitation ne comportent pas assez d’avantages pour le Québec. L’exploitation ne serait pas rentable pour l’industrie pour les 25 prochaines années, selon le BAPE. Mais, qui plus est, il y a un problème d’acceptabilité sociale, souligne le rapport.

Dans une entrevue accordée à La Presse canadienne mercredi, le ministre a évoqué précisément cet aspect. Selon lui, il est clair que, pour l’instant, il ne semble pas y avoir d’acceptabilité sociale autour du gaz de schiste. Par contre, du même souffle, il a pris la peine d’ajouter que peut-être dans l’avenir, si les technologies s’améliorent, si un projet recueille la faveur de l’opinion publique, cela pourrait changer.
12 commentaires
  • Carl Grenier - Inscrit 18 décembre 2014 05 h 41

    La genèse spontanée des économistes

    Mme Bertrand, d'où viennent donc ces économistes que vous souhaitez voir être engagés dans une étude sur la rentabilité de l'exploitation du gaz de schiste au Québec?
    N'ont-ils pas été formés dans ces universités que vous semblez honnir, si vos propos sont bien rapportés...
    La réalité des choses telle que perçue aujourd'hui, c'est que l'augmentation de l'offre provoquée par l'exploitation du gaz de schiste en cours aux États-Unis fait que la rentabilité de nouveaux puits, comme ceux du Québec, serait problématique, du moins "actuellement", comme le dit si bien M. Couillard.
    Pour l'avenir, nous serons en bonne compagnie puisque le gouverneur Cuomo vient de nous emboîter le pas en interdisant la fracturation hydraulique dans l'état de New York, notre voisin...

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 18 décembre 2014 07 h 07

    Le développement durable ne se satisfait pas seulement du chant des Sirènes

    Ne serait-il pas plutôt approprié de nous dire précisément en quoi l'étude du BAPE est erronée ? Le monde économique en a les moyens: affirmer et démontrer ne sont pas synonymes. Surtout, lorsque les choses se gâtent et qu'un sinistre survient, les victimes vivent un calvaire et sont de toute façon seulement partiellement et tardivement indemnisées. Dans le cas de Lac-Mégantic, le seul organisme à véritablement venir au secours des sinistrés fut le gouvernement, autrement dit nous tous. Que firent les associations identifiées ici? Qu'ont-elles recommandé aux gouvernements et à l'industrie ? Que nous suggèrent-elles en relation avec les stratégies agressives d'évitement fiscal développées par nos plus grandes compagnies dans les pays dits paradis fiscaux?

  • Henri Gazeau - Inscrit 18 décembre 2014 07 h 40

    Pas tous fous

    D'après la présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec, l'accroissement vertigineux de puits de forage en Amérique du Nord prouve que l'exploitation du gaz de schiste se justifie : ceux qui ont foré les 40 000 puits qu'elle dit exister aux États-Unis et en Colombie-Britannique ne peuvent pas être tous fous! Hum...

    1) 40 000 puits, ça ne veut pas dire 40 000 sociétés gazières, madame. Du reste, nombreuses étaient les usines de cigarettes, à une époque. La force du nombre rendait-il le tabac bénéfique pour les poumons?

    2) Les ruées vers l'or et les spéculations effrénées d'hier et d'aujourd'hui s'expliquent largement par l'appétit du profit immédiat et limité à soi-même ou à un groupe. Est-ce folie ou sagesse?... On a connu le meilleur comme le pire, en ce domaine.

    3) Dans le milieu des affaires, certains se bornent trop souvent aux aspects économiques traditionnels. Il serait temps de comprendre que l'environnement fait partie intégrante de la donne économique.

    4) S'opposer à l'exploitation du gaz de schiste ne signifie nullement qu'on s'oppose au développement des activités industrielles. Oui au développement, mais selon des avenues soutenables. Non seulement les hydrocarbures actuels ne sont pas renouvelables – donc s'épuisent –, mais leur exploitation est un désastre sur le plan environnemental.

    Vous voulez que vos enfants soient eux aussi des seniors des affaires en 2050? Misez dans ce cas sur les secteurs d'activité porteurs à long terme. Pourquoi ne pas rejoindre ceux qui ont entamé la transition? La planète a besoin de votre expertise, vous serez accueillis avec chaleur. Mais faites vite, car la transition sera longue et le temps presse.

  • Danielle - Inscrit 18 décembre 2014 08 h 44

    Ils ne savent pas lire

    Corrigez-moi si je me trompe, mais j'ai l'impression que les économistes et gens du milieu des affaires ne savent que lire des chifrres. S'ils lisaient les centaines de pages du rapport du BAPE, ils apprendraient qu'il n'y a pas de retombées économiques pour le Québec (il peut y en avoir pour une poignée d'individus qui détiennent les compagnies). Quel bout du "NON" ils ont pas compris ? Le premier N, le O ou le dernier N ?