Pourquoi l’or noir ne vaut plus de l’or

Une seconde, le temps d’un battement de cils, et la planète vient d’avaler un bon millier de barils de pétrole. Chaque seconde, le monde engloutit près de 160 000 litres d’or noir. Il faut 93 millions de barils pour étancher cette soif quotidienne. Pourtant, après avoir été confronté à un « troisième choc pétrolier » en 2008 (le cours du brut avait atteint un record de 144,27 dollars le 2 juillet), après avoir connu trois ans de stabilité autour de 110 dollars, le baril de brut a décroché. Depuis mi-juin, il a perdu près de 35 %. Et il flirte aujourd’hui avec les 70 dollars. « La pression baissière sur les prix pourrait s’accentuer au cours du premier semestre de 2015 », prévient même l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Les raisons d’une chute.

La crise économique : une demande qui s’écroule

Comme tout marché, celui du pétrole obéit à la loi de l’offre et de la demande. Or l’appétit de l’ogre chinois se tarit. Pour la première fois depuis juin 2002, Pékin a baissé la semaine dernière ses taux d’intérêt pour tenter de stimuler une croissance, autour de +7 %, qui s’éloigne des années de hausse à deux chiffres du PIB. Et que dire des autres poids lourds du monde dit émergent ? Le Brésil flirte avec la récession, l’Inde décroche, la Russie s’enfonce dans les crises… « Entre 1986 et 2004, les prix du baril oscillaient entre 20 et 40  dollars avec un marché excédentaire, rappelle Thomas Porcher, professeur en marché des matières premières à l’ESG-Management School. Puis, entre 2004 et 2014, le marché a été tiré par la demande des émergents, mais ceux-ci décrochent aujourd’hui. » Et, du côté des pays développés, si les États-Unis ou la Grande-Bretagne relèvent un peu la tête, la déflation guette les autres grandes puissances, de l’Allemagne au Japon, en passant par la France.

Et, comme toute matière première, celle du pétrole obéit aussi aux lois de la finance et de la spéculation. Ainsi, l’énorme masse d’argent (4400 milliards de dollars) déversée dès 2010 dans les circuits de l’économie américaine par la Fed — la politique d’assouplissement monétaire quantitatif — aurait en partie servi à des traders pour gonfler artificiellement les cours, notamment lorsqu’ils spéculent sur les marchés à terme. Mais la mise à l’arrêt, fin octobre, de la planche à billets américaine a sifflé la fin de cet argent facile. « Pas sûr, nuance Jean-Marie Chevalier, spécialiste de l’énergie. Il y a eu moins de spéculation qu’en 2010 et la surliquidité provoquée par les banques centrales a surtout déstabilisé les devises des pays émergents. »

Le puzzle géopolitique: le pétrole, arme de guerre?

Mais pourquoi, malgré les crises au Proche-Orient, en Irak, en Libye et en Syrie, malgré la guerre larvée entre la Russie et l’Ukraine, le pétrole ne flambe-t-il pas ? « Il y a probablement un axe entre Riyad et Washington pour torpiller les finances publiques de Moscou, dont les revenus du pétrole représentent 50 % du budget de l’État russe », estime Philippe Chalmin. C’est d’ailleurs la thèse du complot agitée par la Russie, le Venezuela ou l’Iran.

Le pétrole comme arme de guerre économique ? La thèse, depuis le choc pétrolier de 1973, n’est pas nouvelle. Sauf que la bipolarité Nord-Sud est aujourd’hui plus trouble et plus complexe dans une planète mondialisée. Certes, l’OPEP, créée en 1960 lorsque le baril valait 5 dollars, est toujours là. Mais le cartel ne pèse plus que le tiers de la production mondiale d’or noir. Et il semble plus divisé que jamais. Le statu quo retenu au terme de la réunion du 27 novembre est venu amplifier la chute des cours.

À ce puzzle diplomatique s’ajoute un risque de déflagration économique et sociale à venir. Évidemment, un pétrole abordable allège les factures énergétiques des pays consommateurs, mais elle risque aussi de compliquer la situation budgétaire des producteurs. « C’est une catastrophe pour l’Irak, le Nigeria et le Koweït, mais aussi pour le Kenya et la République démocratique du Congo, qui, tous ou presque, ont bâti des budgets sur un prix du pétrole nettement surestimé », dit Jean-Marie Chevalier. Des pays qui, contrairement à l’Arabie, ont très peu de réserves en dollars. Et qui n’ont pas les moyens de subvenir à leurs dépenses publiques. Une catastrophe, aussi, pour les avocats sans frontières de l’urgence climatique qui militent pour une nouvelle économie décarbonée.

La guerre des pétroles: le «non traditionnel»

Traditionnel versus non traditionnel : une nouvelle bataille semble s’esquisser. Qui est, depuis octobre, le premier producteur mondial de pétrole ? Plus l’Arabie saoudite, pas la Russie, mais bien les États-Unis. Un leadership temporaire, pronostique l’AIE, « mais que personne n’avait vu venir et qui change la donne », rappelle Olivier Jakob, directeur du cabinet Petromatrix. Par quel miracle ? La révolution du pétrole non traditionnel.

Grâce à la fracturation hydraulique, les États-Unis ont dopé leur production de pétrole de schiste, au point d’en exporter désormais. Une baston à l’échelle planétaire, au nom de l’indépendance énergétique. Oublié, le point à partir duquel la planète a consommé plus de la moitié de ses réserves mondiale de brut et qui a été atteint en 2008, selon l’AIE, pour le pétrole traditionnel ? Pas sûr. Ce qui est certain, c’est que, sans même évoquer la concurrence des sources d’énergie renouvelables, la vague de pétrole cher au début du millénaire a favorisé des investissements massifs et des avancées techniques dans la recherche pétrolière : sables bitumineux de l’Alberta, pré-sal brésilien, offshore africain… Et, évidemment, huile et gaz de schiste américains.

« Les États-Unis produisent désormais 12 millions de barils par jour, explique Philippe Chalmin, professeur à l’Université Paris-Dauphiné. Cela aurait dû provoquer un ajustement de la production d’autres pays, comme l’Arabie saoudite. » Mais Riyad n’a pas bronché. D’où une offre « surabondante » qui pèse sur les cours du brut : « Les Saoudiens ne veulent sans doute pas que les prix soient trop élevés, pour éviter le développement du pétrole non traditionnel », estime Thomas Porcher. Pour beaucoup d’analystes, difficile de faire du profit dans des forages coûteux non traditionnels si le baril reste durablement autour de 70 dollars. Les Saoudiens, eux, ont des frais d’extractions « défiant toute concurrence, autour de 10 dollars », avance un expert.

Vexé d’avoir été détrôné, Riyad mise sur le temps. La durée de vie des gisements de schiste est en effet « plus faible que celle des gisements traditionnels », rappelle Porcher. Un gisement traditionnel peut produire pendant 25 ans. Un gisement de pétrole de schiste ne produit pas pendant plus de cinq ans et chute dès la deuxième année. C’est aussi une des raisons pour lesquelles on assiste à une vague de concentration dans le secteur, histoire de trouver des économies d’échelle.

Alors, la baisse, pour combien de temps ? Un consensus se dessine pour estimer que le baril devrait vite renouer avec les 90 dollars. De quoi apaiser les tensions actuelles chez les producteurs de pétrole traditionnel et non traditionnel. Une chose est sûre, de l’aveu de Fatih Birol, économiste en chef de l’AIE : quoi qu’il en soit, la tendance reviendra nécessairement à la hausse du prix de l’or noir.

Les perdants de la chute des cours

En décidant, jeudi, de ne pas réduire leur production de pétrole, les 12 pays membres de l’OPEP ont accepté que s’accélère la chute des cours de l’or noir entamée depuis le début de l’été. Vendredi, à l’ouverture à New York, le baril de pétrole WTI a ouvert en baisse de 4,85 dollars par rapport à mercredi soir. Les marchés étaient fermés jeudi en raison de l’Action de grâce. Il a terminé en forte baisse (-7,54 $), à 66,15 $. À Londres, le baril de Brent avait ouvert en dessous de 72 dollars vendredi matin, après avoir perdu jusqu’à 6,50 dollars jeudi. Depuis la mi-juin, les cours se sont effondrés de 35 %. Les observateurs n’entrevoient pas, à court terme, de facteurs susceptibles d’inverser la tendance.

 

Les compagnies pétrolières à la peine

 

La baisse des cours du pétrole peut menacer certains investissements très coûteux et les approvisionnements à moyen terme. « Certains groupes pétroliers reconsidèrent leur participation à de gros projets, du Canada à l’Angola, prévient l’AIE. Les retards ou les réductions de coûts affecteront les perspectives d’approvisionnement à plus long terme, plutôt que la production à court terme. »

 

Aux États-Unis, les compagnies pétrolières n’ont pas été dissuadées d’investir par la chute des cours. Dans certaines régions, la productivité a augmenté notamment grâce à la réduction de la durée des forages, et le coût d’extraction du baril d’huile de schiste n’excède pas 50 dollars. Mais certaines compagnies ont annoncé qu’elles feraient moins de forages en 2015.

 

Instabilité politique pour certains pays

 

La chute des cours accroît les risques d’instabilité dans des pays exportateurs de pétrole incapables de financer leur politique sociale. C’est le cas du Venezuela, du Nigeria, de l’Irak, de l’Iran, de l’Algérie et de la Libye, où le « prix d’équilibre » pour boucler le budget se situe très au-dessus de la barre des 100 dollars le baril. On comprend pourquoi ils ont plaidé, à Vienne, pour des mesures vigoureuses, contrairement aux pétromonarchies du Golfe qui ont les poches bien plus profondes.

 

La Russie, particulièrement exposée

 

Le budget russe dépend pour plus de la moitié des recettes issues des hydrocarbures. Or cette chute des cours du brut se conjugue à la fuite massive des capitaux depuis un an et aux sanctions prises par les Occidentaux pour punir Moscou de ses interventions armées en Ukraine. Selon certains analystes, l’Arabie saoudite cherche à maintenir des prix bas pour dissuader la Russie (et la Chine) d’investir dans leurs réserves de pétrole de schiste, plus coûteux à exploiter.

 

L’effet déflationniste

 

Cette baisse des cours peut aussi réduire l’inflation dans des proportions excessives. S’il est limité en Europe, où le poids de la fiscalité sur les carburants réduit ces tensions déflationnistes, le risque est bien réel ailleurs. « D’où, selon M. Artus, un risque de hausse des taux d’intérêt réels et de déflation dans certains pays. »

Le Monde