Les femmes davantage touchées

Marie-Ève Cloutier Collaboration spéciale
« Les mesures d’austérité des libéraux vont entraîner des réductions d’emplois principalement en éducation, en santé, ainsi que dans la fonction et les services publics », explique Ève-Lyne Couturier.
Photo: Iris « Les mesures d’austérité des libéraux vont entraîner des réductions d’emplois principalement en éducation, en santé, ainsi que dans la fonction et les services publics », explique Ève-Lyne Couturier.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme - Austérité

Une manifestation dans le but de protester contre les mesures d’austérité mises en place par le Parti libéral de Philippe Couillard aura lieu le 29 novembre prochain à Montréal et à Québec. À une semaine de ce grand rassemblement, Ève-Lyne Couturier, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), tient à souligner qu’il est faux de penser que les conséquences de ces mesures d’austérité toucheront les hommes et les femmes de la même manière.

Les inégalités hommes-femmes sont un sujet dont on entendait déjà parler au Québec, mais la forme actuelle du discours a changé. « Les gouvernements québécois qui se sont succédé ces dernières années affirmaient pour la plupart prendre en considération les inégalités entre les hommes et les femmes. Québec avait fait le pari d’aider les familles et les plus démunis plus que dans toute autre province au Canada. Aujourd’hui, nous assistons à un changement de cap », explique Ève-Lyne Couturier, qui a récemment commencé à s’intéresser au sujet des conséquences des mesures d’austérité chez les femmes.

Une analyse de la situation permet effectivement à Mme Couturier d’affirmer que les coupes dans les finances publiques auront un impact encore plus négatif sur la moitié de la population de sexe féminin. « Les mesures d’austérité des libéraux vont entraîner des réductions d’emplois principalement en éducation, en santé, ainsi que dans la fonction et les services publics. Selon Statistique Canada, la répartition hommes-femmes dans ces secteurs n’est pas égale dans la province. On retrouve près de deux fois plus de femmes que d’hommes dans ces fonctions. Autrement dit, les femmes seront plus nombreuses à perdre leur emploi », explique la chercheuse. Elle ajoute : « De plus, le gouvernement veut nous rassurer en mettant en place un plan de relance pour créer de l’emploi dans le secteur privé, notamment dans le milieu des ressources naturelles. Encore une fois, le rapport entre les hommes et les femmes n’est pas considéré ici, puisque les femmes sont très peu représentées dans ce domaine. Donc, les pertes d’emplois féminins ne seront pas compensées. »

Disparition du filet social

Alors que le Québec s’était doté de services publics assurant un filet social diminuant la pression chez les familles, les mesures d’austérité du gouvernement auront aussi pour effet d’augmenter les responsabilités individuelles chez les femmes. « Une conséquence directement liée à la diminution des services qui assuraient une responsabilité collective, fait valoir Ève-Lyne Couturier. Nous n’avons qu’à penser aux services de garderie, par exemple. On le sait, une plus grande part de responsabilités familiales tombera dans la cour des femmes au sein des familles composées de deux parents, sans oublier que déjà trois familles monoparentales sur quatre au Québec sont composées d’un parent féminin. »

L’adoption de mesures d’austérité entraînant des inégalités des genres est somme toute récente au Québec, mais les pays d’Europe sont nombreux à avoir publié des rapports à ce sujet. « Il y a entre autres une publication de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) sur les inégalités entre les hommes et les femmes qui démontre que lorsque les conditions de vie des femmes sont diminuées, elles sont plus souvent victimes de violence. Les groupes militant en faveur des femmes sont aussi parmi les premiers à subir des coupes budgétaires, puisque leurs services ne sont pas considérés comme essentiels, ne représentant qu’une minorité de la population vue comme non importante », souligne Ève-Lyne Couturier.

Par ailleurs, l’IRIS entend aussi publier prochainement un rapport dans la même lignée. « Notre objectif sera dans un premier temps de voir ce qui a été fait ailleurs dans le monde à ce sujet pour ensuite analyser les méthodologies utilisées afin de voir ce qui peut être applicable au Québec. Nous souhaitons regarder les effets des mesures d’austérité du gouvernement en place pour démontrer que les femmes sont les grandes oubliées dans toute cette affaire », explique la diplômée en science politique de l’Université du Québec à Montréal.

L’importance de se mobiliser

Ève-Lyne Couturier ne sera peut-être pas présente lors de la mobilisation du 29 novembre prochain, et ce, pour une bonne raison : elle risque fort bien de travailler sur le rapport que l’IRIS va publier au sujet de l’impact des mesures d’austérité chez les femmes. Cependant, elle souhaite rappeler à tout le monde à quel point la mobilisation est importante : « Nous n’en sommes pas à nos premières compressions, mais cette fois-ci, le gouvernement a radicalement changé de stratégie. Les libéraux tentent de nous faire croire qu’ils veulent réviser nos programmes pour mieux répondre aux besoins des gens. Dit de cette manière, j’ai presque envie d’y croire, moi aussi. On essaie de nous faire accepter ces mesures, prétendument “nécessaires” selon un discours très rationnel, mais le gras a déjà été coupé partout. Nos services sociaux sont anorexiques. »

« Le pire, c’est que toutes ces coupes ne semblent pas être effectuées de manière très logique. Le gouvernement ne consulte aucune commission d’experts et veut lancer une réforme dans le système d’éducation, une autre dans le système de la santé, les CPE et les garderies ; tout y passe ! On lance des ballons d’essai dans l’espace public et on teste la réaction collective », s’indigne Ève-Lyne Couturier.

« Les mesures d’austérité ont certainement plus d’impact chez les femmes, mais il ne faudrait pas oublier qu’outre cette inégalité des genres, c’est encore les plus pauvres qui seront aussi les plus touchés, alors que les plus riches ne sentiront rien. Nous ne pouvons pas nous contenter d’attendre tous les quatre ans pour faire valoir nos revendications. Cette mobilisation doit porter un message fort et défendre nos valeurs. Peut-être que le gouvernement tendra l’oreille », espère la chercheuse.

À voir en vidéo