La Côte-Nord coincée à l’âge de fer?

Un panorama depuis le quai de chargement de Port-Cartier
Photo: Valérian Mazataud Un panorama depuis le quai de chargement de Port-Cartier

12 octobre 1984. À l’église de Gagnon, le maire René Coicou annonce gravement à ses concitoyens la fermeture définitive de leur ville. Face à la crise sidérurgique américaine, la société d’État Sidbec Normines, qui faisait vivre les quelque 3500 habitants de Gagnon, doit cesser ses activités. La monoculture du fer vient de faire sa deuxième victime sur la Côte-Nord : deux ans auparavant, c’était sur Schefferville que tombait le couperet.

Les Gagnonais n’en croient pas leurs oreilles. Québec ne vient-il pas d’investir des dizaines de millions dans les infrastructures de leur ville ? Comment se fait-il que le gouvernement ait pris cette décision si, dès 1982, le ministre des Finances Jacques Parizeau recommandait, à l’inverse, la fermeture ? À l’été 1985, la destruction commence sous le signe de Pénélope.

Les entreprises qui, hier encore, rénovaient le centre de santé y plantent aujourd’hui la pelle mécanique. À l’hôpital, des travailleurs refont un côté du bâtiment alors même que d’autres démolissent l’autre côté. La Côte-Nord, que le gouvernement avait saoulée d’espoir, se sent abandonnée, trahie. « On s’est fiché des 2000 moukmouks du Nord », titre Le Soleil.

Exactement 30 ans plus tard, alors qu’une énième « crise » pointe à l’horizon, le spectre de Gagnon plane toujours. Dans son oraison funèbre, le maire Coicou ne mâchait pas ses mots : ce qui a tué la ville, c’est sa totale dépendance au fer… et c’est au gouvernement qu’en revient la faute.

Une ville mono-industrielle

« L’État québécois l’a décidé ainsi, disait-il. Une ville mono-industrielle subit les moindres fluctuations du marché de son industrie de base et demeure ainsi toujours vulnérable. Quel effort le gouvernement a-t-il consacré à la prospection, à la recherche et au développement de nos richesses naturelles, fauniques et touristiques ? Aucun. »

Force est d’admettre qu’à Fermont, où des centaines de Gagnonais se sont d’ailleurs réfugiés en 1985, la mine Mont-Wright a toujours, aujourd’hui, le droit de vie ou de mort sur la collectivité — elle y emploie plus de 1000 personnes. Mais les Nord-Côtiers ont tiré des leçons de Gagnon et de Schefferville.

Pour Alain Croteau, coordonnateur du syndicat des Métallos pour la Côte-Nord, l’aluminerie Alouette — dont les activités ont débuté en 1992, à Pointe-Noire, et qui emploie quelque 1000 personnes — fut une première réussite dans la diversification de la région.

L’ouverture prochaine, à Port-Cartier, d’une usine de silicium métal par le Groupe FerroAtlantica en est certes une autre. Par ailleurs, Investissement Québec appuie financièrement plusieurs projets en développement, tels Mines Coulon (cuivre et zinc) et Mason Graphite (graphite). « On est trop axés sur le fer, dit Bertrand Méthot, conseiller de la FTQ sur la Côte-Nord. On ne devrait exclure aucun type de minerai, du moins pour l’exploration. »

L’Abitibi des années 1930 est à ce titre un cas d’école, rappelle l’historien Marc Vallières. La chute du cuivre, emporté par l’écroulement du secteur industriel, fut rapidement compensée par la production d’or, qui gagnait en valeur. « Les minières exploitaient les deux, alors elles pouvaient gérer leurs réserves et leur transformation de façon à profiter du prix de l’or, explique-t-il. Mais ça dépend des ressources minérales présentes dans la région. »

En revanche, cette diversification minérale ne doit pas se faire sur le dos des Nord-Côtiers, dit-il. On connaît les misères de la filière de l’uranium, qui s’est heurtée à une résistance farouche, jusqu’à forcer un moratoire. Idem pour le projet d’apatite Mine Arnaud, qui divise la population de Sept-Îles depuis des années.

Pour Russel Tremblay, directeur adjoint à Développement économique Sept-Îles, il serait toutefois hasardeux de trop s’éloigner du fer. « Il ne faut pas abandonner notre activité principale, il faut la bonifier », affirme-t-il. Il rappelle le cas du Saguenay–Lac-Saint-Jean, où les tentatives de diversification, trop éloignées des créneaux historiques, ont échoué. Par contre, lorsque la région s’est spécialisée dans la filière — plus familière — de l’aluminium, elle s’est rapidement mondialisée.

La fonte brute

La fonte brute, un produit intermédiaire à forte concentration de fer, suscite un intérêt grandissant chez les investisseurs, note M. Tremblay. « Avec la présence de plusieurs mines de fer, du port, de la main-d’oeuvre industrielle et du centre de formation, on est sexy pour la fonte brute », dit-il.

La synergie est également un modèle qui mérite d’être exploré. Ainsi, la future usine de silicium métal de FerroQuébec, à Port-Cartier, prévoit d’utiliser les résidus de l’usine de bois d’oeuvre voisine de Produits Forestier Arbec comme combustible, tandis que le produit à la base de son procédé, le quartz, lui sera acheminé par le chemin de fer d’ArcelorMittal.

Les trois sociétés assurent ainsi leur pérennité. « Plutôt que de se dégager de l’industrie minière, on a mis FerroQuébec en communication avec les autres industries pour favoriser les échanges, explique Violaine Doyle, mairesse de Port-Cartier. Le secret est dans la complémentarité. »