Au Québec, la classe moyenne se porte bien

Un peu moins de la moitié (46,7 %) des ménages québécois gagnaient entre 75 % et 150 % du revenu médian en 2010, correspondant à la définition de la classe moyenne la plus couramment utilisée par les experts.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Un peu moins de la moitié (46,7 %) des ménages québécois gagnaient entre 75 % et 150 % du revenu médian en 2010, correspondant à la définition de la classe moyenne la plus couramment utilisée par les experts.

La classe moyenne ne s’érode pas au Québec, en dépit d’une perception répandue, et grâce, notamment, aux impôts et transferts de l’État providence, constate une étude de l’Université de Sherbrooke.

Un peu moins de la moitié (45,8 %) des ménages québécois gagnaient entre 75 % et 150 % du revenu médian en 1976, correspondant à la définition de la classe moyenne la plus couramment utilisée par les experts. Cette proportion n’avait pratiquement pas changé, et était même légèrement supérieure (46,7 %) presque 35 ans plus tard, en 2010, constate une étude d’une trentaine de pages dévoilée lundi par la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke.

Le portait serait toutefois différent si l’on ne tenait pas compte de l’effet redistributif de la fiscalité et des transferts sociaux des gouvernements, y notent les chercheurs François Delorme, Suzie St-Cerny et Luc Godbout. Si on s’était arrêté aux seuls revenus de marché, la proportion de ménages appartenant à la classe moyenne au Québec serait passée de 36,8 %, en 1976, à seulement 29,4 %, en 2010.

« Cela déboulonne le mythe du déclin de la classe moyenne au moment même où de plus en plus de politiciens au Canada se veulent les champions d’une classe moyenne en péril », a observé en entretien téléphonique au Devoir, l’économiste François Delorme, qui rappelle l’importance centrale qu’a toujours prise cette classe dans les économies développées. Un mythe qui s’explique peut-être, en partie, par le fait que l’on a véritablement assisté à un effritement de la classe moyenne dans d’autres pays, comme les États-Unis ou la France, ou peut-être encore par le fait que les ménages québécois se savent aujourd’hui plus endettés qu’ils ne l’étaient à la fin des années 70.

Les classes moyennes

Si la proportion générale de la classe moyenne au Québec reste inchangée, il en est tout autrement de la nature de ceux qui la composent. La moitié d’entre eux étaient des familles avec deux parents il y a 35 ans. Elles ne comptent plus que pour le quart aujourd’hui, la part de personnes seules étant passé de 21 % à 28 %, celle des couples sans enfant de 24 % à 29 %, alors que les familles monoparentales sont passées de seulement 6 % du total, à trois fois plus (18 %).




 

Le gouvernement qui voudrait aujourd’hui venir en aide à la classe moyenne verra sa tâche drôlement compliquée, observe François Delorme. Les besoins et la réalité de cette population se sont considérablement diversifiés. Auparavant, une ou deux grandes mesures pouvaient faire l’affaire. Il en faudra dorénavant cinq ou six. Plutôt que de la classe moyenne, nous devrions parler des classes moyennes.

Ne pleurez pas pour la famille biparentale

Le recul du poids relatif des ménages comptant deux parents au sein de la classe moyenne ne doit pas trop les alarmer, note l’étude. Il découle surtout d’une augmentation de la représentation des autres types de ménages (personnes seules, familles monoparentales, etc.) ainsi que du passage d’une partie d’entre eux du groupe des ménages à faible revenu à celui de la classe moyenne, et de plusieurs d’entre eux de la classe moyenne au groupe des ménages à revenus élevés. Environ 15 % des familles biparentales avaient un revenu inférieur à 75 % du revenu médian après impôt et transfert en 2010 (soit 47 150 $ pour deux enfants), alors que cette proportion était de 25 % en 1976. Le changement a été encore plus marqué au sommet de l’échelle, 32,1 % des familles biparentales gagnant plus de 150 % du revenu médian en 2010 (soit 94 304 $ pour deux enfants), deux fois plus que 35 ans auparavant. Ce jeu de vases communicants a logiquement réduit la proportion des familles biparentales appartenant à la classe moyenne, passant d’environ 59 % à 53 %.

Le revenu médian après impôts et transferts des ménages québécois a donc augmenté, au cours des 35 dernières années, même lorsqu’on prend en compte l’effet de l’inflation. Le revenu réel des ménages a crû en moyenne de 35 % (ou 0,9 % par année), à raison de 53 % (1,3 %) chez les personnes seules, 30 % (0,8 %) chez les couples sans enfants, 64 % (1,5 %) chez les familles biparentales et 85 % (1,8 %) chez les familles monoparentales.

Le gouvernement et les femmes

On l’a dit, cette amélioration est en partie attribuable aux programmes gouvernementaux, notamment familiaux et de lutte contre la pauvreté, mais aussi, dans certains cas, aux baisses d’impôt, disent les chercheurs de l’Université de Sherbrooke. Elle est surtout le fait de l’entrée massive sur le marché du travail des femmes, qui a, entre autres, apporté un deuxième revenu aux ménages où se trouvent des couples. À cela, on doit aussi ajouter l’augmentation marquée du niveau d’éducation, de l’ensemble de la population, mais, encore une fois, principalement des femmes, dit François Delorme. «On passe de plus en plus de ménages qui n’avaient qu’un seul revenu, à des ménages qui en comptent deux et dont le plus important est celui de la femme. C’est un gros changement.

Et le Canada ?

Le Québec se démarque peu du Canada dans le domaine, la classe moyenne de l’un regroupant 47 % des ménages et celle de l’autre 43 %.
 

«C’est un peu normal parce que nous avons en commun plusieurs programmes gouvernementaux, observe François Delorme. Le Québec fait parfois un peu mieux parce que ses politiques sociales sont plus généreuses, mais aussi parce que les revenus des ménages y sont moins élevés que dans le reste du pays et que cela permet à ses familles de profiter un peu plus de certains programmes sociaux que dans d’autres provinces canadiennes.

 



À voir en vidéo