Passer le flambeau, une opération délicate

Alexandra Dawson : «Si on veut attirer un investisseur, on doit ouvrir ses livres. Pour plusieurs, c’est comme ouvrir la maison familiale à un parfait inconnu.»
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Alexandra Dawson : «Si on veut attirer un investisseur, on doit ouvrir ses livres. Pour plusieurs, c’est comme ouvrir la maison familiale à un parfait inconnu.»

On connaît les exemples à succès que sont les Molson, Bombardier et autres Jean Coutu, mais l’avenir de plusieurs autres entreprises familiales, qui représentent pourtant la majorité des PME du Québec, est compromis par une population vieillissante et une relève hésitante. Pour espérer survivre, certaines de ces compagnies laissées en héritage devraient permettre à des investisseurs privés de s’asseoir à leur table, conseille la professeure de l’Université Concordia, Alexandra Dawson.

Le problème auquel est confronté le Québec n’est pas unique à la province. Vieillissement de la population oblige, la professeure d’entrepreneuriat à l’École de gestion John-Molson de l’Université Concordia souligne qu’au cours des cinq prochaines années, on estime que 30 % des entrepreneurs du Canada prendront leur retraite. Après dix ans, cette proportion devrait s’élever à 50 %.

« Cela représente un nombre sans précédent d’entrepreneurs qui devront décider quoi faire de leur entreprise », résume cette ancienne consultante qui s’intéresse tout particulièrement au sort des entreprises familiales. Et pour cause, puisque selon les estimations, ce type de compagnie aux caractéristiques bien particulières représente près de 70 % des PME de la province.

Tous les dirigeants espèrent que, le moment venu, ils pourront céder les rênes de leur entreprise à leurs enfants, mais ce transfert naturel ne réussit malheureusement pas à tous. Les deux tiers des entreprises familiales passent entre les mains de la deuxième génération, mais seulement le tiers survit jusqu’à la troisième, précise la professeure. En cas d’échec, les choix sont simples : la vente de l’entreprise ou sa fermeture définitive.

« Une autre option consiste à permettre à d’autres dirigeants de prendre en charge l’entreprise ou de vendre certaines parts de l’entreprise à des investisseurs privés, ajoute Mme Dawson. Étant donné la quantité de dirigeants qui devront assurer une succession au cours des prochaines années, il s’agit d’une voie qui peut être empruntée. »

Méconnaissance mutuelle

Ce mariage ne convient pas à tous, puisqu’à l’heure actuelle, seule une entreprise familiale sur trois peut compter sur la présence d’un investisseur privé pour favoriser sa croissance. « Plusieurs entreprises familiales ont des doutes par rapport aux investisseurs privés et plusieurs investisseurs privés pensent en retour que les entreprises familiales représentent des problèmes potentiels. Parfois, il ne s’agit que d’une méconnaissance mutuelle », estime Alexandra Dawson.

Au-delà de la froide logique du monde des affaires, une entreprise familiale représente dans bien des cas la concrétisation d’une idée, et surtout de nombreuses années de travail acharné. « C’est particulièrement difficile pour les entreprises familiales parce que si on veut attirer un investisseur, on doit ouvrir ses livres. Pour plusieurs, c’est comme ouvrir la maison familiale à un parfait inconnu », explique-t-elle.

À l’opposé, les investisseurs privés sont à la recherche d’une entreprise dont les ventes, les profits et la croissance potentielle sont prometteurs. Et par-dessus tout, ils sont bien conscients qu’investir dans une compagnie familiale, c’est potentiellement ouvrir une « boîte de Pandore remplie de conflits », juge la professeure.

Pour y voir plus clair, celle-ci a tenté de recenser les critères auxquels doit satisfaire une entreprise familiale pour intéresser un investisseur privé, mis à part le rendement. Les résultats de ses travaux fournissent des éléments de réponse utiles à un dirigeant qui souhaite effectivement ouvrir sa porte au capital externe.

De manière générale, nous apprend Mme Dawson, les investisseurs souhaitent se joindre à une entreprise qui compte dans ses rangs des individus qui ont une expérience de travail extérieure. On présume alors que ces personnes ont des connaissances plus élargies et sont en mesure de travailler efficacement, même éloignées de leur entourage immédiat. La présence de dirigeants non membres de la famille constitue également un signal positif puisque cela laisse supposer que les fondateurs de la compagnie sont déjà ouverts à la collaboration.

Finalement, les joueurs extérieurs lorgnent une entreprise au sein de laquelle certains membres de la famille sont prêts à céder leur place, ce qui leur offre davantage de liberté d’action.

Préparer la succession

Selon Alexandra Dawson, cette ouverture à l’investissement privé, même si elle devrait se concrétiser à plus grande échelle au cours des prochaines années, n’entraînera pas la fin du modèle de l’entreprise familiale que nous connaissons aujourd’hui. « Je ne pense pas qu’il y aura moins d’entreprises familiales à l’avenir parce que les raisons pour lesquelles les gens lancent une entreprise avec des membres de leur famille ne changent pas », dit-elle.

La solution privilégiée sera toujours le transfert générationnel, mais pour que cette opération soit un succès, tout le monde doit y mettre du sien, autant le dirigeant que la relève. « Il y a beaucoup d’entreprises familiales qui réussissent mieux que les autres entreprises. Elles n’ont pas nécessairement besoin d’une aide gouvernementale directe, mais nous devons continuer à investir dans la relève, insiste Mme Dawson. Nous devons faire comprendre aux jeunes que reprendre l’entreprise familiale n’oblige pas à agir exactement comme ses parents. Il y a toujours place à l’innovation pour amener l’entreprise à un niveau supérieur. »

En retour, les dirigeants actuels doivent accepter de faire ce qu’ils reportent sans cesse : préparer un plan de succession solide, qui permette aux futurs patrons, mais aussi aux employés, aux fournisseurs et aux banques de savoir à quoi s’attendre. Sans ce difficile mais nécessaire passage du flambeau, ce sont les efforts de toute une vie qui peuvent s’éteindre en un instant.