Zone euro, le risque d’une décennie perdue

Le Prix Nobel d’économie préconise une évolution institutionnelle de l’union monétaire et recommande un arrêt des politiques d’austérité. Pour Joseph Stiglitz, les politiques choisies par la zone euro conduisent celle-ci vers une décennie perdue. À moins que les États membres ne changent les règles du jeu. Propos recueillis par Marie Charrel.
 

Le taux de chômage des jeunes atteint des records en zone euro. Peut-on parler de « génération sacrifiée » ?

Oui, et les conséquences ne sont pas seulement dramatiques pour les 18-25 ans. Cela coûtera plusieurs points de croissance, et ce, pendant au moins une décennie, car le taux de chômage structurel s’est envolé. C’est très grave.

Alors que la croissance repart aux États-Unis, la zone euro s’enfonce dans la stagnation. Comment l’expliquer ?

Principalement à cause des politiques économiques choisies. Alors que les États-Unis ont laissé leur déficit se creuser pendant la crise, la zone euro a opté pour des mesures d’austérité qui, loin d’avoir permis de réduire les dettes publiques, ont contribué à les creuser. Pire, les règles institutionnelles de l’union monétaire, comme la limitation du déficit public à 3 % du PIB, sont contre-productives. Elles ne laissent aucune marge de manoeuvre aux États et accentuent les cycles récessifs.

Que peuvent faire les pays membres pour relancer la croissance ?

Il faudrait qu’ils renoncent à l’austérité. Puis que les pays proches de l’équilibre, comme l’Allemagne, mènent des politiques plus expansionnistes, avec une hausse des salaires. Il conviendrait surtout de revoir le fonctionnement même de la zone euro. En l’état, elle n’est pas viable. Elle doit être complétée par l’union bancaire et par une forme d’union budgétaire. Celle-ci peut prendre différentes formes : des obligations, un fonds de solidarité pour les nouveaux membres, ou bien pour les États en difficulté… Si elle ne change pas les règles du jeu dans ce sens, la zone euro est condamnée à une décennie perdue.

Faut-il généraliser les mesures en faveur de l’emploi, comme celles prises en France ?

Elles auront une efficacité limitée, comme les réformes structurelles ciblant l’offre, car elles ne répondent pas au problème le plus urgent en zone euro : la faiblesse de la demande. Les dispositifs tels que le pacte de responsabilité français, censé inciter les entreprises à créer des emplois, auront des effets positifs à long terme. Mais dans l’immédiat, ils ne servent à rien puisque, en face, la demande adressée aux PME est nulle. Tant que cette dernière ne redémarrera pas, les embauches resteront au point mort.

L’Allemagne se méfie des mesures de soutien à la demande, redoutant qu’elles n’aggravent les déficits. À juste titre ?

Les inquiétudes de Berlin sont d’autant plus paradoxales que jusqu’à présent, toutes les politiques menées en Europe ont contribué à dégrader les finances publiques. C’est le manque de croissance qui crée des déficits, et non l’inverse. Sans croissance, les rentrées fiscales baissent et un cercle vicieux se met en place. Les Allemands ont une vision trop morale des problèmes de la zone euro. Mais il sera difficile de les faire changer d’avis, car on ne parle pas seulement de la chancelière Angela Merkel. Derrière elle, c’est tout le tissu économique et une bonne partie de la population comme de l’élite intellectuelle qu’il faudrait convaincre. Je ne suis pas très optimiste.

Sortir de la zone euro permettrait-il à certains pays de restaurer leur croissance ?

L’union monétaire ressemble à un mauvais mariage : soit on le laisse se dégrader, soit on se bat pour le sauver. Penser qu’une sortie de la zone améliorera les choses est une idée qui peut être séduisante en théorie, mais qui ne repose pas sur les faits. Elle me fait penser à cette vieille idée selon laquelle la dérégulation financière mène à la prospérité. C’est pourtant cette dérégulation qui a conduit à la crise des subprimes !

Les pays du Sud de l’Europe ont mené des politiques de baisse des salaires pendant des années. Cela leur a-t-il permis de restaurer leur compétitivité ?

Pas vraiment. La baisse des salaires, combinée à un taux de chômage élevé et à la faiblesse des taux d’intérêt, augmente la dette des ménages par rapport à leurs revenus disponibles. Cela déprime la demande et l’activité. Ces dévaluations internes ont contribué à réduire le niveau de vie de la population alors que l’objectif des politiques publiques devrait être l’inverse. Si rien ne change, le risque deviendra politique.

Craignez-vous une montée des eurosceptiques ?

Le défi est le suivant : les citoyens accepteront-ils la stagnation comme leur nouvelle réalité, et comme le seul horizon que leurs dirigeants leur proposent, ou bien la rejetteront-ils ? Les deux scénarios sont redoutablement inquiétants.