Comment remédier à notre myopie collective ?

Le projet de loi 3 a attiré l’attention du grand public sur les régimes de retraite des employés municipaux, mais il est difficile de susciter l’intérêt des Québécois lorsqu’il est question de leur propre avenir. Il est pourtant essentiel de trouver une solution globale et cohérente pour compenser la « myopie » de la population au sujet de son après-carrière, constate le professeur de l’Université Concordia Patrik Marier.

Spécialiste des politiques publiques liées au vieillissement de la population et directeur scientifique du Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale, M. Marier refuse de tirer la sonnette d’alarme. Mais il concède que les statistiques parlent d’elles-mêmes : le système de retraite public ne suffit plus à la tâche.

« Notre système de retraite partait de l’hypothèse qu’on aurait un régime complémentaire fourni par l’employeur, ce qui n’est pas le cas de 75 % des travailleurs actuels dans le secteur privé, explique-t-il. Il faut donc trouver une façon de faire en sorte que les 75 % de la population dans le secteur privé puissent avoir accès à un régime offrant un taux de remplacement adéquat », c’est-à-dire un revenu à la retraite oscillant entre 50 et 70 % du salaire obtenu lors de la vie active.

« Lorsqu’on voit que près du quart de la population n’a pas d’investissement dans un régime complémentaire ou un REER, c’est un segment de la population qui va connaître une chute de revenus très importante à la retraite », poursuit-il.

Lorsque l’heure de la retraite sonne, les Québécois ne sont pas laissés à eux-mêmes pour autant. Ils peuvent compter sur une protection financière de base grâce au Régime de pensions du Canada (RPC), au Régime des rentes du Québec (RRQ) et à la pension de la Sécurité de la vieillesse. Le problème, c’est qu’ils sont trop peu nombreux à se munir d’un coussin financier supplémentaire. Selon les chiffres dévoilés par Statistique Canada en début d’année, un peu moins d’un Canadien sur quatre cotise à un régime enregistré d’épargne-retraite (REER).

« Les études démontrent qu’on a une vision myope. On pense tous avoir besoin de beaucoup moins d’argent qu’en réalité et on sous-estime la durée de notre retraite, se désole M. Marier. Un des effets pervers des lacunes de notre système, c’est que les gens réalisent sur le tard qu’ils n’ont pas assez épargné et deviennent plus agressifs qu’ils ne devraient l’être sur les marchés financiers, ce qui les met à risque. »

Nouvel outil

« La bonne nouvelle, c’est qu’il y a un consensus pour dire qu’il y a des enjeux et des problèmes. Le danger, c’est toutefois de créer plusieurs programmes qui ne sont pas nécessairement compatibles les uns avec les autres », affirme le professeur. Les gouvernements doivent d’abord et avant tout se demander quel pourcentage du revenu ils souhaitent assurer à leur population au moment de la retraite, dit-il.

En guise de réponse, Québec a choisi d’opter pour un nouvel outil. En plus du REER et du compte d’épargne libre d’impôt (CELI), dont les résultats sont mitigés, le gouvernement mise sur le régime volontaire d’épargne-retraite (RVER) pour garnir les coffres des épargnants. Ce système entré en vigueur le 1er juillet dernier — mais dont l’implantation sera graduelle — devra obligatoirement être mis en place par les entreprises québécoises de cinq employés et plus qui n’offrent pas de régime de retraite.

Comme son nom l’indique, ce système est toutefois volontaire : les employeurs ne sont pas tenus de cotiser et les employés peuvent interrompre ou suspendre leur participation s’ils le souhaitent. Le succès de l’initiative n’est donc pas assuré.

« Le RVER va donner accès aux petites entreprises avec des frais de gestion plus bas que les REER, mais cela étant dit, c’est quand même un système géré par l’employeur, alors que celui-ci n’est pas obligé de cotiser », observe M. Marier.

Prudent, le professeur refuse de se prononcer sur le modèle à privilégier pour améliorer le sort des épargnants québécois, mais il a plusieurs idées en tête. Chose certaine, la cohésion est primordiale. « Il faut penser d’une manière large pour régler le problème, parce que plus on crée de cas particuliers, plus c’est difficile à gérer dans le temps. »

Le Québec pourrait par exemple s’inspirer du Régime de pension de la Saskatchewan, un régime complémentaire et volontaire qui est géré par une tierce partie liée par contrat. Les frais de gestion sont plus bas qu’un régime ordinaire, étant donné le nombre élevé de cotisants. Il s’agit d’un avantage appréciable puisque l’ampleur de ces frais de gestion influe sur la quantité d’argent qui retournera directement dans les poches des épargnants, souligne le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en politiques comparées.

Bonifier le régime public

Une autre solution peu coûteuse consisterait à bonifier les régimes publics provincial et fédéral. Tous les citoyens devraient cotiser davantage, ce qui permettrait d’offrir une meilleure couverture à tous. « Un régime public bonifié a quand même ses atouts parce que lorsqu’on change d’employeur, on ne change pas de régime, donc on évite les frais de changement de régime et on diminue les frais de gestion. »

Alléchante en apparence, cette dernière idée qui revient fréquemment sur la table ne ferait toutefois pas l’unanimité. Il serait par exemple difficile de convaincre des travailleurs déjà amplement couverts par leur régime complémentaire de payer davantage pour le bénéfice de l’ensemble de la société. Le gouvernement conservateur s’est également opposé à la bonification du RPC en décembre dernier, malgré l’insistance des provinces.

L’ex-ministre libéral Claude Castonguay a quant à lui lancé l’idée d’une cotisation obligatoire au REER il y a quelques années, mais sa proposition n’a pas reçu l’appui des autorités.

Il reviendra aux gouvernements de clore ce débat complexe, résume M. Marier. Peu importe la ou les solutions privilégiées à long terme, les autorités devront surtout prendre en compte la nouvelle réalité du marché du travail. « Les parcours sont de plus en plus éclatés et les fluctuations sur les marchés boursiers ont une grande influence sur les régimes », précise-t-il en indiquant qu’aux États-Unis, une personne change sept à huit fois d’emploi en moyenne au cours de sa vie.

Il est également important d’aborder sans plus attendre la question de la retraite pour assurer l’avenir des générations futures, mais comme c’est le cas d’une bonne partie de la population, les jeunes ne sont pas très réceptifs. « À 20 ans, personne ne veut parler de retraite, reconnaît le professeur de Concordia. Sur le plan politique, c’est donc très difficile d’engager un dialogue. »

Une population myope, des jeunes qui ne tendent pas l’oreille aux appels du gouvernement. Le défi des élus se révèle ainsi plus complexe qu’il n’y paraît : tout indique qu’un important travail d’éducation et de persuasion est à prévoir.

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