Une génération privée de son héritage

«L’âge plutôt que le sexe est en train de créer un nouveau clivage dans notre société», note David Stewart Patterson.
Photo: iStock «L’âge plutôt que le sexe est en train de créer un nouveau clivage dans notre société», note David Stewart Patterson.

L’écart de revenus entre les travailleurs canadiens plus jeunes et plus âgés s’est accentué au cours des trois dernières décennies, autant avant qu’après impôts. Le fossé générationnel ainsi creusé pourrait compromettre la croissance économique du pays et provoquer d’importantes tensions sociales, conclut une nouvelle étude du Conference Board du Canada.

Le document dévoilé mardi par l’organisme de recherche démontre que les travailleurs âgés de 50 à 54 ans ont aujourd’hui un revenu disponible moyen de 64 % plus élevé que celui des jeunes de 25 à 29 ans. Au milieu des années 1980, la tranche d’âge plus élevée avait 47 % plus d’argent dans ses poches après impôts que la plus basse.

La comparaison des revenus avant impôts met également en évidence le fait que les 50-54 ans gagnaient en moyenne 147 % des revenus des 25-29 ans il y a 30 ans, comparativement à 168 % de nos jours. Cet écart est toutefois stable depuis le début des années 2000.

« La génération de Canadiens qui se trouve aujourd’hui au sommet de l’échelle des revenus a longtemps lutté d’arrache-pied pour des principes comme l’égalité de salaire pour un travail de valeur égale, explique le vice-président du Conference Board et coauteur du rapport, David Stewart-Patterson. Or, les enfants de cette génération font maintenant face à des rémunérations inférieures et à des prestations de retraite réduites, même s’il s’agit du même travail chez le même employeur. »

Pour en arriver à ses conclusions, le Conference Board a analysé les données de l’Agence du revenu du Canada sur une période de 27 ans, entre 1984 et 2010, en tenant compte de l’inflation.

Les chercheurs ont constaté que la participation des femmes au marché du travail a considérablement augmenté, passant de 54 % en 1984 à 62 % en 2010. L’écart de revenus entre les sexes a du même coup diminué dans l’ensemble des groupes d’âge étudiés, ce qui fait dire à M. Stewart-Patterson que nous sommes aujourd’hui confrontés à une toute nouvelle réalité. « L’âge plutôt que le sexe est en train de créer un nouveau clivage dans notre société », juge-t-il.

Portrait inquiétant

Le Conference Board admet qu’un écart salarial entre des travailleurs jeunes et âgés ne signifie pas nécessairement qu’il existe un problème structurel. Il est en effet normal qu’un travailleur plus âgé touche des revenus plus élevés qu’un employé moins expérimenté. « L’écart peut augmenter ou diminuer avec le temps pour plusieurs raisons », souligne-t-on dans l’étude.

Les auteurs affirment que des jeunes en moins bonne position financière ont peut-être moins de chances de voir leurs revenus croître au cours de leur vie. À l’opposé, leur « faiblesse » actuelle peut aussi être le symptôme d’une économie valorisant les connaissances et l’expérience. Il serait donc permis de croire que ces jeunes obtiendront rapidement de meilleurs salaires lorsqu’ils avanceront dans leur carrière. L’augmentation de l’écart salarial entre les travailleurs plus jeunes et plus âgés au cours des dernières décennies pourrait aussi refléter l’écart grandissant constaté en général entre les riches et les pauvres, suppose-t-on.

Ces nombreuses hypothèses n’empêchent pourtant pas le Conference Board de tirer la sonnette d’alarme. « Si le revenu des jeunes Canadiens d’aujourd’hui ne progresse pas à l’avenir, la croissance économique s’en trouvera freinée », écrivent les chercheurs. Le fait que des jeunes possédant un niveau d’éducation élevé doivent se contenter d’emplois précaires, pendant que les employeurs se plaignent d’une pénurie de main-d’oeuvre spécialisée, pourrait par ailleurs provoquer de « nouvelles tensions sociales ».

« Les décideurs doivent formuler des politiques qui vont au-delà de l’investissement dans l’éducation et de la création d’emplois de premier échelon. L’enjeu qui se dessine, c’est de s’assurer que les travailleurs plus jeunes puissent mettre leurs connaissances et leurs aptitudes à profit afin de faire progresser leur revenu plus rapidement que ce qu’on a observé au cours des trois dernières décennies. »

Sans action concrète, c’est le maintien de l’assiette fiscale sur laquelle reposent les services publics qui pourrait être compromis, conclut-on.

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