Plus rien n’arrête la montée des inégalités

Les «casseroleurs», qui descendaient dans les rues de Montréal soir après soir il y a deux ans, réclamaient notamment plus de justice, moins d’inégalités. Ces citoyens n’auront pas été entendus, s’il faut en croire l’IRIS.
Photo: Archives Le Devoir Les «casseroleurs», qui descendaient dans les rues de Montréal soir après soir il y a deux ans, réclamaient notamment plus de justice, moins d’inégalités. Ces citoyens n’auront pas été entendus, s’il faut en croire l’IRIS.

Les syndicats ne parviennent plus à faire contrepoids à la montée des inégalités de marché même au Québec, où ils sont pourtant encore relativement bien présents, rapporte l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

 

Les tendances suivies par les revenus de marché du 1 % des Québécois les plus riches et de la moitié de leurs concitoyens les plus pauvres ont suivi deux trajectoires complètement différentes depuis 30 ans, constate une étude de 35 pages du think tank de gauche ayant été dévoilée mardi. Le petit groupe très sélect des uns a vu sa part du total québécois passer de 6,8 %, en 1982, à 10,5 %, alors que la part du gâteau des 50 % des Québécois les plus pauvres baissait de 13 % à 10,5 %, si bien que le 1 % des Québécois les plus riches gagnent autant, sinon plus aujourd’hui, que la moitié de la population la plus pauvre au Québec.

 

L’accroissement des inégalités de revenus de marché entre les plus riches et le reste de la population s’observe un peu partout dans les pays développés. « Le Québec n’est pas tellement différent du reste du Canada ni même des États-Unis à ce chapitre », a affirmé en conférence de presse l’auteur de l’étude, Paul-André Lapointe, professeur en relations industrielles à l’Université Laval. Le fossé grandissant des revenus s’explique par un ensemble de facteurs, dont la mondialisation et la mise en concurrence des travailleurs des pays riches avec la main-d’oeuvre à meilleur marché des pays en développement. Les innovations technologiques, notamment en matière d’informatique et de moyens de communication, ont aussi provoqué des bouleversements qui ont bien servi ceux qui les maîtrisent le mieux, mais qui en ont desservi d’autres.

 

La majorité des travailleurs sont également victimes de la « financiarisation de l’économie », dénonce Paul-André Lapointe. Autrefois, dit-il, l’augmentation de leur salaire était perçue comme un moyen d’amener de l’eau au moulin de la consommation et de la croissance économique, « alors qu’aujourd’hui les salaires ne sont vus que comme un coût qu’il faut contenir autant que possible pour générer un maximum de profits et de rendement pour les actionnaires. »

 

Contrairement à la plupart des experts, l’étude de l’IRIS fait complètement l’impasse sur l’effet redistributif de la fiscalité et des transferts sociaux. Un rapport du Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion concluait à ce sujet, plus tôt cette année, que les inégalités ont augmenté au Québec depuis 1990, mais que, par rapport à d’autres sociétés, dont les autres provinces canadiennes, les États-Unis et certains pays européens, le Québec a su conserver un niveau d’inégalités inférieur. Cependant, il est toujours devancé par les pays de l’Europe du Nord.

 

L’impact des syndicats

 

Les syndicats devraient normalement faire contrepoids à l’accroissement des inégalités, souligne l’IRIS, en raison du rapport de force qu’ils confèrent aux travailleurs face à leurs employeurs, mais aussi de leur propension à faire la chasse à l’arbitraire et aux inégalités de traitement, ainsi que de la pression qu’exercent généralement leurs conventions collectives sur les autres entreprises d’un même secteur, que leurs travailleurs soient syndiqués ou non. Le Québec devrait, sur ce point, être avantagé, avec son taux de syndicalisation de 36 %, contre 27 % dans le reste du Canada et 11 % aux États-Unis.

 

Or cela ne semble pas être le cas, si l’on se fie aux tendances générales, mais aussi aux gains salariaux réalisés par les travailleurs syndiqués et non syndiqués ces dernières années. Le salaire médian des premiers a, en effet, augmenté dix fois moins (1,7 % contre 16,2 %) que celui des autres depuis 1997. « C’est comme si les syndicats ne parvenaient pas à se servir de leur forte présence au Québec comme levier pour améliorer les conditions de travail de leurs membres et de l’ensemble des travailleurs », dit Paul-André Lapointe.

 

Le chercheur attribue, entre autres, cette contre-performance des syndicats au fait qu’ils sont surtout présents dans des industries relativement moins importantes ou en décroissance, comme la fabrication, la construction et le tertiaire public. On l’attribue aussi aux forts vents contraires, comme le recours grandissant aux travailleurs autonomes, aux agences de placement et à la sous-traitance, ainsi qu’à l’explosion des petites et très petites entreprises, à une opposition patronale de plus en plus hostile et à « la réduction prévisible de l’État ».

15 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 27 août 2014 07 h 34

    ..et à "la réduction prévisible de État"?


    Et l'état de la planète, elle?

    Que vont décider les États de l'état de la planète? Vont-ils se rallier à l'ONU?

    Ou serait-ce des corporations et leurs actionnaires qui vont décider quoi faire de notre planète?

    Allons-nous réduire la Terre à une exploitation effrénée du pétrole et des gaz de schiste?

    Allons-nous continuer de propulser dans l'atmosphère des quantités astronomiques de Co2 d'origine fossile?

    Réveillez-vous avant de dérégler le climat.

    • Franck Perrault - Inscrit 27 août 2014 16 h 28

      Les changements climatiques, ce sont aussi des opportunités d'affaires, des opportunités de faire de l'argent à tout prix, quitte à foutre en l'air l'espèce humaine! Un beau suicide collectif de notre humanité....la planète, la vie sur Terre continuera son chemin après la parenthèse humaine! Triste, triste....à pleurer!

  • André Michaud - Inscrit 27 août 2014 10 h 25

    Déplacement de l'économie..

    Depuis 15 ans, des centaines de millions d'humains sont sortis de la grand misère à travers le monde et ont amélioré leur sort à cause de la mondialisation.

    Seulement en Chine on estime ce nombre à au moins 250 millions !!

    Moins de certains emplois ici, mais plus ailleurs...et il était grand temps que ces pays puissent enfin commencer à mieux développer leur économie.

    Avant on pillait leurs matières premières pour faire travailler les gens ici à transformer ces matières. Maintenant les matières premières sont plus exploitées dans le pays même , et transformées en usine etc...

    La montée économique de la Chine nous a tous permis de garder un meillleur pouvoir d'achat ici . Certains produits sont même moins cher qu'il y a 20 ans! Ça compense largement pour les emplois perdus ici.

    • Damien Tremblay - Inscrit 27 août 2014 10 h 59

      Vision plutôt réductionniste M. Michaud. Ce genre de problème mérite un traitement plus systémique.

      Votre commentaire énonce une stricte vérité qui mériterait toutefois une contrepartie. En traitant par exemples de l'absence quasi totale de lois environnementales en Chine, des conditions d'esclavage dans lesquelles se retrouvent beaucoup de ces travailleurs chinois; et surtout de la très piètre qualité d'une grande partie des produits fabriqués en Chine.

      Répartir la richesse oui! toutefois pas à n’importe quel prix. Mais nous avons très bien compris votre position humaniste. Ce qui est tout à votre honneur.

    • Franck Perrault - Inscrit 27 août 2014 16 h 41

      Allez Mr Michaud, je vous propose de vivre avec les minimas sociaux...les inégalités, les injustices vous paraîtront moins tolérables! On n'essaie pas de dire que tout était mieux avant, mais dire que tout est mieux aujourd'hui, c't'une joke! On ne vit pas dans le même monde!
      Un peu de justice et de solidarité, ça ferait du bien à tout le monde, tout en protégeant notre environnement, histoire de laisser un p'tit coin pour vivre à nos enfants .... données optimistes du GIEC 1,40m d'augmentation des mers d'ici la fin du siècle, ça fait quelques millions de déplacés, de belles guerres en perspective et des riches qui s'enrichiront toujours plus....heureusement pour notre bonne conscience Mr Michaud, on enverra quelques sacs de riz (OGM si possibles, plus de dividendes pour les actionnaires!) à ces enfants, femmes qui nous font pleurer en couverture de nos magazines!
      Excusez-moi, Mr Michaud, j'ai beaucoup de mal avec ce type de développement basée sur une compétition planétaire, accaparemment des terres, des ressources, pour qui? Ca leur donne une job, belle aubaine, dans quelles conditions, ca exproprie aussi, combien de paysans sans terre! On ne vit vraiment pas dans le même monde Mr Michaud!

    • André Michaud - Inscrit 27 août 2014 19 h 14

      @ M.Perrault

      On vit dans le même monde, mais vous le voyez de façon idéaliste et moi de façon plus réaliste..mais comme vous je souhaite un meilleur monde pour tous.

      Dans notre monde ce ne sont plus quelques rois ou magnats qui décident, tout est infiniment plus complexe. Ainsi les travailleurs dans leurs fonds de pension deviennent des investisseurs cherchant aussi les profits et investissant donc dans des choses payantes ...même chose pour la Caisse de Dépôt qui appartient aux cityoyens. Et par leurs choix d'achats ce sont maintenant plus de deux milliards de citoyens qui prennent partie aux décisions...

      Le monde est ce que nous humains nous en faisons collectivement..dans nos choix quotidien, car "consommer c'est voter" comme disent d'aucuns.

    • Pierre Bellefeuille - Inscrit 27 août 2014 19 h 21

      Il me faudrait retrouver la source, mais on a déjà mentionné dans une étude assez récente qu’on retrouve de nos jours plus de 30 pays qui sont plus pauvres qu’ils ne l’étaient il y a une trentaine d’années. La richesse se déplace avec la main-d’œuvre bon marché.

    • Guy Vanier - Inscrit 28 août 2014 05 h 06

      Ont ne vit pas dans le même monde monsieur Michaud!

  • Michel Richard - Inscrit 27 août 2014 11 h 03

    Le titre

    Le titre de l'article dit: "plus rien n'arrête la montée des inégalités". Mais presque caché au milieu du texte, on voit que les auteurs de l'étude n'ont considéré ni les impôts ni les transferts sociaux. Ce sont pourtant des outils puissants pour soutenir les citoyens "les plus pauvres".
    Ensuite, on nous dit que les syndicats ne sont pas en mesure de faire contrepoids, et on blâme tout sauf les syndicats eux-mêmes.
    L'auteur semble avoir voulu pondre un manifeste pro-syndicalisation.
    Et pour terminer, ça sort d'où, cette "réduction prévisible de l'État" ?

    • André Le Belge - Inscrit 27 août 2014 12 h 29

      L'observation des faits et gestes du gouvernement Charest et maintenant de Couillars nous montre bien la volonté toujours plus grande de réduire l'État em s'attaquant aux syndicats municipaux et pour cela de les mettre en conflit avec le reste de la population très sensible au discour populiste de Monsieur Moreau "On ne va quand même pas faire payer leurs fonds de pension par les contribuables". Le comité d'analyse, constitué de néolibéraux, des divers services de l'État en est un autre exemple ainsi que la volonté de réduire la compétence du Ministère des Transports au profit de sociétés de construction routières...

    • Patrick Lépine - Inscrit 27 août 2014 20 h 56

      La réduction prévisible de l'État est requise parce que l'état ne contrôle plus ses propres finances, sa propre monnaie, ainsi, il lui est régulièrement demandé, de "performer" plus, d'augmenter sa productivité, de récolter plus d'argent pour payer les intérêts de ses créanciers, ou "prêteurs", banques internationales, qui supplantent les états, et les mettent à genoux.

      C'est "ça" la << réduction prévisible de l'État >> monsieur Richard.

      Mais continuez d'utiliser l'argent de monopoly imprimé par la Banque du Canada, une monnaie qui ne repose plus sur aucune valeur tangible comme de l'or autrefois, et demandez-vous ensuite où est passé votre travail ou votre richesse... Dans des mains étrangères tout simplement.

  • Patrice Giroux - Inscrit 27 août 2014 13 h 59

    La lucidité de gauche

    Il n'y a pas que les tenants de l'ancien régime déguisé en libéralisme qui sont lucides. Ceux qui ne veulent pas obéir au seul capital, ceux qui conviennent de la valeur du travail, de la culture, de l'environnement, de la société, ont la lucidité de voir les effets de cette pensée unique qui s'est imposée en Occident depuis l'ère Reagan-Tatcher.
    Et c'est bien vrai que tous les obstacles à ce régime de la finance sont systématiquement applanis, même quand la finance elle-même s'effondre comme en 2008, malgré les Occupy, les carrés rouges, les conflits avec la «société civiles». Les syndicats ont aussi leur part de responsabilité, on est loin d'avoir en première ligne des Michel Chartrand, qui voient plus grand que leur corporatisme, pour attaquer au ras du corps l'économie néolibérale.
    Or, il est possible de voir l'économie et ses inégalités autrement que par le prisme binaire gauche-droite. De nombreux économistes américains, libéraux, problématisent eux aussi les inégalités. De là à faire comprendre à nos élus qu'il faut des contre-pouvoirs et de la règlementation...

  • Pascal Barrette - Abonné 27 août 2014 15 h 19

    Taxer les algorithmes

    «La majorité des travailleurs sont également victimes de la « financiarisation de l’économie », dénonce Paul-André Lapointe.» Une façon de bonifier cette financiarisation serait d'imposer un taxe Tobin, Prix Nobel d'économie. En raison des difficultés techniques et juridiques d'application, les Européens n'ont pas réussi à imposer cette taxe se situant entre .1 et .01 % sur les transactions financières. Les opposants invoquent qu'elle serait trop facile à contourner par «l'ingénierie financière», euphémisme pour nommer la fraude. Ce n'est pas parce qu'il y aura toujours des fraudeurs qu'il faut s'interdire d'imposer des taxes à la bonne place.

    Pour ce faire il faudrait une volonté politique, un appui populaire, un électorat informé, un intérêt pour la chose publique. En cela rassurante, l'agitation entourant les négociation du secteur municipal, démontre que cet intérêt est bien vivant au Québec. La taxe Tobin appliquée aussi aux «transactions à haute fréquence», celles effectuées en microsecondes par des ordinateurs aux algorithmes sophistiqués, pourrait semble-t-il, même à faible pourcentage, nourrir tous les habitants de la planète. Pour prémunir une taxe Tobin contre les évadés ou Burger-King-Tim-Horton fiscaux, un accord de tous les pays du monde serait nécessaire, impensable pour l'instant. On y parviendra peut-être un jour, mais pas avec des politiciens qui prêchent les dogmes du «moins de gouvernement» et du libre marché déréglementé, i.e. le retour à la loi de la jungle, celle du 1 % dominant le 50 % et plus.

    Pascal Barrette, Ottawa

    • Guy Vanier - Inscrit 28 août 2014 05 h 02

      Vous avez tout compris mais comment le faire comprendre à la population qui est au mieux 50% capable de lire......
      Nous devons instruire nos jeunes et pas juste pour en faire des automates qui suivent, comme des moutons, les directives de nos politiciens à la charge du 1%.