Le gruyère aura-t-il raison de l’hypocrisie canadienne?

De nombreux formages importés d’Europe au Canada ne répondent déjà pas aux normes sanitaires canadiennes, font remarquer les fromagers québécois dans le mémoire qu’ils ont présenté au début de l’été au gouvernement fédéral.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse De nombreux formages importés d’Europe au Canada ne répondent déjà pas aux normes sanitaires canadiennes, font remarquer les fromagers québécois dans le mémoire qu’ils ont présenté au début de l’été au gouvernement fédéral.

Le Canada devra faire une entorse à ses normes en matière de sécurité des aliments, ou les réviser, s’il veut respecter ses engagements pris dans le cadre de son accord commercial avec l’Europe.

 

Le Canada a promis 17 700 tonnes de nouveaux quotas d’importation de fromage aux producteurs européens en échange de plus d’exportations de porc et de boeuf en Europe dans le cadre de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (AECG). Le problème est que de nombreux formages importés d’Europe au Canada ne répondent déjà pas aux normes sanitaires canadiennes, font remarquer les fromagers québécois dans le mémoire qu’ils ont présenté au début de l’été au gouvernement fédéral. Pire, le cahier des charges en Europe de certains fromages bien connus, comme le gruyère, le parmesan et le comté, exige, par exemple, l’utilisation de cuves en cuivre qui sont formellement interdites aux producteurs canadiens par l’Agence canadienne d’inspection des aliments.

 

Les différences entre les normes européennes et canadiennes tiennent parfois à quelques modestes points de pourcentage dans le taux de gras et d’humidité, explique Pierre Nadeau, président sortant et maintenant conseiller au Conseil des industriels laitiers du Québec (CLIQ). Dans d’autres cas, comme celui de l’utilisation des cuves en cuivre, mais aussi de la maturation du gruyère de grotte ou du roquefort et autres bleus, de l’utilisation de certains additifs alimentaires et du seuil de tolérance à l’égard de certaines bactéries (ex. : le staphylocoque doré), les différences sont plus importantes et reflètent des divergences de vue scientifiques.

 

Les normes sont généralement moins sévères en Europe qu’au Canada, mais elles ne protègent pas moins bien la santé publique, fait valoir Pierre Nadeau. Elles se fondent seulement sur des connaissances scientifiques plus fines et plus à jour, selon lui, alors qu’au Canada, on cherche surtout à rester au plus près des normes du voisin américain.

 

Les autorités canadiennes ont jusqu’à présent pris le parti d’appliquer rigoureusement leurs normes à l’égard des producteurs canadiens, mais de fermer les yeux sur les fromages venant d’Europe pourvu qu’ils y respectent leurs propres normes, dit Pierre Nadeau. L’entente commerciale conclue entre le Canada et l’Europe rend toutefois cette situation de plus en plus difficile à tenir.

 

« On voit mal comment le Canada pourrait continuer d’ignorer ses propres règles sanitaires, observe-t-il. D’un autre côté, on ne voit pas non plus comment il pourrait forcer les Européens à s’y plier. L’Europe est dix fois plus grosse, a une tradition fromagère 10 fois plus longue et compte 10 fois plus d’experts en la matière. Je crois qu’on n’aura pas le choix d’apparier nos normes aux leurs. »

 

Ottawa planche sur la question

 

La question fait partie des enjeux qu’Ottawa doit encore régler avec les provinces d’ici l’entrée en vigueur de l’AECG, au même titre que le mécanisme de compensation financière promis par le gouvernement fédéral aux fromagers canadiens pour les dommages que l’entente pourrait leur faire subir et qu’ils estiment à 450 millions par année.

 

On continue de s’activer sur la question, disait par courriel jeudi au Devoir les porte-parole d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. « Le gouvernement fédéral diffusera les détails des mesures de compensation dès que possible »,promettait-on au ministère. On se bornait sinon à répéter que les exportateurs « doivent répondre aux exigences de santé animale et de sécurité alimentaire du pays importateur ».

 

Au CLIQ, on voudrait que les nouveaux droits d’importation soient accordés aux producteurs canadiens eux-mêmes pour leur apporter des revenus additionnels, leur permettre d’acquérir la connaissance de ces produits, les aider à bonifier leur offre aux détaillants ainsi qu’empêcher les grandes chaînes de distribution alimentaires de se servir de ces nouvelles importations comme moyen d’affaiblir leur pouvoir de négociation.

 

Dans ses recommandations au gouvernement fédéral, en juin, le CLIQ avait aussi exprimé le souhait que l’introduction des nouveaux quotas s’étale sur huit années afin de laisser le temps aux producteurs de s’adapter. Les textes de l’entente Canada-Europe, qui ont fait l’objet de fuites la semaine dernière, indiquent qu’ils disposeront de cinq ans à compter de l’entrée en vigueur de l’accord.

 

Le ministre québécois de l’Agriculture, Pierre Paradis, s’est dit, il y a deux semaines, rassuré et satisfait de l’entente commerciale en dépit du fait qu’il aurait aimé qu’on ait obtenu « la réciprocité des normes », notamment en matière de subventions agricoles — très généreuses en Europe —, pour assurer l’équité entre tous les joueurs. « Je suis conscient, confiant et vigilant » pour la suite des choses, avait-il néanmoins conclu.

 

Les normes, enjeu commercial du futur

 

Considéré comme le projet de traité commercial le plus ambitieux entrepris par le Canada, l’AECG porte un vaste ensemble d’enjeux, dont le commerce des biens et services, les contrats publics, la durée des brevets pharmaceutiques, le droit des investisseurs de poursuivre les États et la mobilité de la main-d’oeuvre. Qualifié de traité commercial de nouvelle génération, notamment parce qu’il ne se limite pas aux questions tarifaires et aborde le délicat enjeu des obstacles au commerce que peuvent constituer les différences de normes et de règles.

 

Entreprises en 2009, ces négociations ont débouché sur une entente de principe, en octobre, puis à l’annonce d’une entente sur un texte complet, au début du mois. Comptant 1500 pages, ce texte et ses annexes doivent encore passer entre les mains des experts juridiques, puis être traduits en 25 langues avant d’être soumis à la ratification des élus canadiens et européens. Les observateurs doutent que toutes ces étapes puissent être franchies avant 2016.

29 commentaires
  • Daniel Guibord - Inscrit 20 août 2014 01 h 46

    Le texte intégral de l'AECG en date du 5 août 2014

    Au lien suivant, vous trouverez une copie de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (AECG), en date du 5 août 2014.

    http://www.tagesschau.de/wirtschaft/ceta-dokument-

    Au lien suivant, vous trouverez copies de quelques brouillons produits avant l’AECG daté du 5 août 2014

    http://www.tradejustice.ca/leakeddocs

    • Christian Fleitz - Inscrit 20 août 2014 10 h 33

      Merci pour l'information, même s'il s'agit d'un texte encore en projet dans son attente de sa ratification dans sa forme définitive.

  • Gilles Théberge - Abonné 20 août 2014 03 h 25

    La loi du plus "gros" est toujours la meilleure

    C'est incroyable, on voit comment c'est mené. On se rend compte que cette entente répond aux besoins d'on ne sait qui, que cela a été conclu derrière des portes closes au profit encore une fois d'on ne sait trop qui.

    Cerise sur le dessert on voit maintenant que tout un secteur de notre économie à été bradé au profit des vendeurs de bœuf et de cochon de l'ouest Canadian.

    Quand au secteur fromager un ministre qui ne connaît rien là-dedans se dit rassuré... Ah bon!

    • Michel Richard - Inscrit 20 août 2014 10 h 04

      Il y a beaucoup de producteurs de cochons au Québec. C'est une grosse industrie pour nous.

    • Christian Fleitz - Inscrit 20 août 2014 11 h 01

      N'exagérons pas, allez donc affiner du roquefort hors des caves de Roquefort : les danois s'y sont essayés pour aboutir à un échec. Le gruyère se cuit dans des cuves en cuivre parce que ce métal gratifie les produits chauffés (comme la confiture d'ailleurs). Vos pouvez vous priver de consommer ces fromages, mais cela fait des siècles que les européens, eux, consomment ces produits sans que leur santé soit altérée, au contraire. Les normes américaines de stérilisation sont souvent absurdes et atténuent l'adaptation du corps humain à son environnement, d'où certaines catastrophes sanitaires dues à une incapacité de réaction naturelle.
      L'Union Européenne a la réputation d'être très attentive au respect des normes de sécurité en matière de sécurité, en particulier alimentaire, mais il faut raison garder.
      Trop souvent les québécois ont perdu cette relation avec les produits de la nature pour choisir la banalisation de la stérilisation, souvent excessive mais funeste pour la saveur, sinon pour la santé.
      En revanche, certains fromages québécois ont des valeurs gustatives qui les rendent concurrentiels avec les productions européennes; peut-être faudrait-il plutôt adapter avec réalisme certaine excessives réglementations fédérales et provinciales ce qui répondrait d'ailleurs aux souhaits de certains producteurs.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 20 août 2014 11 h 28

      Monsieur Fleitz,

      Votre commentaire passe à côté de celui de m. Théberge. Il ne parle pas de faire du roquefort ni des cuves de cuivre, il insiste sur le caractère politique de cet accord. Soit, la promotion des intérêts de l'ouest canadien versus ceux du Québec. Il est évident que cela va tuer notre industrie fromagère artisanale. Ces artisans ne reçoivent pas de subventions comme ceux d'Europe, d'où l'iniquité. Encore une manoeuvre pour tuer l'identité québécoise.

      On ne peut produire de roquefort, ni de parmesan, et certains autres fromages parce qu'ils sont protégés légalement. On peut faire des fromages bleus mais ils ne peuvent porter le nom de roquefort.

      La piètre qualité des fromages canadiens et américains produits par la grande industrie ne valent pas grand chose. Ils ont tous un côté anonyme, un goût apparenté au plastique, une absence de caractère. Et cela n'est pas le choix des Québécois mais l'orientation prise par Ottawa pour accomoder l'industrie et ses produits médiocres. Ce n'est pas pour rien que le Québec vit une renaissance artisanale au niveau de la fabrication des fromages fins. Et cet accord va tuer cette industrie naissante.

    • Christian Fleitz - Inscrit 20 août 2014 17 h 38

      Monsieur Francoeur - ''La piètre qualité des fromages canadiens et américains produits par la grande industrie ne valent pas grand chose. ...'' que cette production de bas étage soit éliminée, quelle importance pour le consommateur. Par contre la renaissance artisanale en matière de fabrication des fromages fins doit être protégée, d'abord par les consommateurs eux-mêmes, en privilégiant leurs achats. Cela s'appelle du civisme consommateur. Par contre, ces productions artisanales, justement parce qu'elles sont de qualité ont des chances de trouver un créneau commercial dans l'Union Européenne, marché autrement plus porteur que le seul Québec. De plus, c'est peut-être l'occasion d'obtenir la révision des réglementations absurdes en matière production fromagère et une promotion commerciale efficace pourrait assurer un créneau intéressant en Europe pour des produits de qualité, en jouant d’ailleurs sur l'image ''canadienne''. Il est clair que les amateurs de Roquefort, Gruyère ou véritable Parmesan, choisiront toujours ces produits, mais les amateurs de fromages vous diront qu'une dégustation de fromages comporte un panachage de produits qui exalte les particularités de ces derniers. C'est là aussi un créneau possible pour les productions fines québécoises.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 20 août 2014 22 h 52

      Monsieur Fleitz,
      "Par contre, ces productions artisanales, justement parce qu'elles sont de qualité ont des chances de trouver un créneau commercial dans l'Union Européenne, marché autrement plus porteur que le seul Québec."

      Vous rêvez en couleur.

      J'ai déjà mentionné le peu d'intérêt des chaînes françaises pour le fromage artisanal français. Imaginez ce que sera leur acceuil pour les nôtres.

      Nos artisans n'ont aucune chance parce qu'ils sont trop petits. Ils vont se faire écraser.

      Et en matière de cosommation, même civique, personne ne voudra payer les extras exorbitants des intermédiaires. Le problème, ce sont eux.

      Les principes ne valent rien contre l'expérience.

  • Franck Perrault - Inscrit 20 août 2014 04 h 31

    Paraît que les Européens sont tous malades!!!

    Avec leurs normes moindres, les Français sont tous malades...que dire des Belges, Hollandais, etc..
    Franchement, avec des normes toujours plus pointues, on se demande si l'on veut protéger la santé des citoyens ou les intérêts des grands groupes! Si l'on veut se soucier de la santé des gens, on enlève tous les additifs alimentaires, on fait du vrai bon fromage au lait cru bio avec des vaches alimentées à l'herbe et non au soja et mais OGM, provenant pour la soja en partie du Brésil, Argentine cause de la déforestation, etc.... Un moment donné, faudrait vraiment se poser la question de nos choix agricoles, alimentaires et donc de santé publique! Vive la diversité de tous nos petits fromagers...on en veut plus!
    Bonne journée

    • Christian Fleitz - Inscrit 20 août 2014 11 h 20

      Bonne analyse : choisir des modes de production qui, sous prétexte d'exigences sanitaires excessives font le jeu des gros producteurs aux dépens de la qualité gustative et surtout des producteurs artisanaux garotés ar une réglementation qui nuit à leur originalité.
      Cela fait des siécles que les européens consomment leur fromages sans inconvénient, n'en déplaisent aux stérilisateurs systématiques, partisans de ''l'américanisme'' sanitaire.
      Par ailleurs, l'Union Européenne a la réputation d'être particulièrement attentive sur la prévention sanitaire et la protection de l'environnement.

    • Charles Lebrun - Abonné 20 août 2014 12 h 30

      Parlant bactéries... puisque c'est de cela qu'il s'agit, chaque population a ses "tolérances"... allez au Mexique, et mangez ce qu'un Mexicain mange au quotidien... je vous assure un séjour régulier au "p'tit coin" au point de vous déshydrater jusqu'à qu'à une mort potentielle! Je ne peux pas en dire autant des fromages européens, mais certains orgnanismes (personnes) sensibles d'ici auraient avantages à être prudent avec certains fromages qui sont des organismes vivants! Surtout si les conditions d'entreposages sont inconnues! Si vous regardiez un fromage au microscope... Quelle population de bactéries! Une vraie colonie de vacances!

    • Franck Perrault - Inscrit 20 août 2014 15 h 03

      @Mr Lebrun,
      si vous regardiez votre intestin au microscope, des bactéries en masse! Une bonne flore intestinale est garante d'un bon système immunitaire et donc d'une bonne santé. Cultiver de bonnes bactéries que ce soit sur les fromages, le pain au levain, le saucisson, la choucroute, c'est favoriser une bonne flore intestinale..... par contre, stériliser, anéantissez toutes les bactéries, les bonnes notamment, il suffit qu'une mauvaise bactérie passe par là, elle se multipliera sans concurrence et c'est la catastrophe assurée.
      Je préfère des normes d'hygiène intelligentes et des produits vivants, sains pour notre santé et bons pour notre palais!

    • Charles Lebrun - Abonné 20 août 2014 17 h 21

      M. Perrault, je ne l'ignore pas... vous avez mal lu mon message... ce que je dis, c'est que chacun à son seuil de tolérance! Et je demeure persuadé que le seuil de tolérance des européens est supérieur au notre par le seul fait qu'ici, TOUT est asseptisé!!! Ce n'est pas dans les fromages d'ici que l'on cultive une bonne flaure bactérienne! C'est en ce sens qu'il faut y aller avec une certaine prudence... Je sais de quoi je parle, j'ai été hospitalisé pour un "bon fromage"!!!

  • Geo Bea - Inscrit 20 août 2014 08 h 07

    Précipitations.

    La première pensée qui m'est venue est que les Républicans Canadians n'ont pas réfléchi aux conséquences de leurs actes. Quoi de neuf!!
    La seconde est qu'il y a anguille sous roche. On devrait se souvenir ce qu'il s'est passé aux producteurs de maïs mexicains lors de l'entrée en vigueur de l'ALÉNA. Les énormes subventions américaines à leurs propres producteurs les ont rayés de la carte.

    • Christian Fleitz - Inscrit 20 août 2014 11 h 21

      ''Républicans Canadians'', kézaco ?

    • Michel Proulx - Inscrit 21 août 2014 00 h 35

      "Republican Canadians": tout le monde comprend que le gouvernement Harper (idéologie de droite et militariste) est très proche des Republicans américains (idéologie très poussée de droite et très militariste aussi).

      Ce discours sur les fromages est-il la pointe de l'iceberg qui camoufle un fait fondamental. Le pétrole des sables bitumineux a besoin de portes de sortie. La bourgeoisie canadian des pétroles, par son gouvernement Harper, a trouvé une porte de sortie pour ce pétrole: inonder l'Union Européenne d'un côté et d'un autre côté, favoriser le Pacte Trans-Atlantique que les USA veulent imposer à l'Union Européenne avec en sous-main les pétroles de schistes des grandes plaines américaines. D'où la présente déstabilisation de l'Ukraine qui à terme bolquera le pétrole russe.

      Faudrait peut-être poser des questions non encore posées à Pierre-Marc Johnson, négociateur!

  • Gaston Bourdages - Abonné 20 août 2014 08 h 54

    À elle seule, la lecture de «...ne répondent pas aux normes....»

    ...me confirme que notre choix d'acheter «Québec» se veut , sans prétention, plein de sagesse et, plaît-il aussi à feu monsieur René Lévesque, tout aussi plein d'un nationalisme constructif. Je n'ai rien «contre» les Européens...je suis, dans la mesure du possible, lire ici nos moyens financiers $, «pour» les Québécois. Mercis à tous nos fromagers(ères) du Québec pour toutes ces énergies que vous déployez à faire partie de nos ponctuels bonheurs. Longue vie à vous et à vos produits ! Nous, consommateurs, avons la responsabilité sociale de vous encourager et vous, continuer à nous offrir de si bons produits à un prix nous permettant de «vous» acheter.
    Mes respects et mercis à monsieur Desrosiers pour son fort intéressant, informatif et nourrissant «papier». Article qui invite à la réflexion.
    Gaston Bourdages,
    «Pousseux de crayon sur la page blanche»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.