Le Québec est le pays de la terre

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
Louis Hébert (ici représenté par une œuvre du sculpteur Alfred Laliberté) est le pionnier de l’agriculture en Nouvelle-France.
Photo: Jean Gagnon/CC Louis Hébert (ici représenté par une œuvre du sculpteur Alfred Laliberté) est le pionnier de l’agriculture en Nouvelle-France.

Ce texte fait partie du cahier spécial Agriculture - Mai 2014

« Jusqu’à nouvel ordre, nous sommes encore des Terriens », proclame Serge Bouchard. Selon l’éminent anthropologue, si l’agriculture familiale québécoise a su traverser les siècles, les crises et l’urbanisation galopante, c’est parce qu’elle est intrinsèquement liée à la culture francophone.

Serge Bouchard n’est ni agriculteur, ni fils d’agriculteur. « Je suis urbain jusqu’à l’os », admet l’anthropologue. Cela ne l’empêche pas de s’interroger sur l’avenir de l’agriculture familiale et, par le fait même, de poser son regard toujours éclairé sur le passé de celle-ci. Car pour lui, la ferme familiale est loin d’être une simple activité économique.

 

« La terre est un bien grand sujet. La façon dont nous y vivons et dont nous nous y tenons en dit beaucoup sur nos valeurs et nos idées. Jusqu’à nouvel ordre, nous sommes encore des terriens… même si on a tendance à l’oublier dans les mégapoles modernes ! », déclare celui qui était invité à donner la conférence d’ouverture du Dialogue sur l’agriculture familiale en Amérique du Nord tenu à Québec le 7 avril dernier.

 

L’anthropologue rappelle d’ailleurs que nous provenons en grande majorité d’une longue lignée de cultivateurs et que, sans eux, le Québec d’aujourd’hui ne serait sans doute pas le même. « L’agriculture familiale a favorisé la conservation de la culture francophone, affirme Serge Bouchard. Autrefois, elle était une arme idéologique identitaire pour les Canadiens français. »

 

Louis Hébert, le premier d’entre tous

 

Tout a commencé avec Louis Hébert, le premier cultivateur de la Nouvelle-France. Malgré le refus des autorités françaises de lui procurer une charrue, il s’entêtera à faire pousser du seigle, du blé, de l’orge et du froment. « Lentement, un mode de vie s’est constitué dans la vallée du Saint-Laurent, décrit M. Bouchard. Au fil des générations, l’agriculture est devenue un emblème : être Canadien français, c’était être un habitant. L’agriculture en était une d’autosubsistance, ancienne, archaïque, fondée sur des valeurs catholiques, de résistance. C’était une agriculture qui n’était pas tuable ! Elle est ainsi devenue le creuset de la revanche des berceaux. »

 

Pour faire rouler ces fermes familiales, il fallait en effet des enfants, beaucoup d’enfants. Sont alors apparues les tribus de 15, voire 20 rejetons. « Entre 1760 et 1960, la population francophone du Canada s’est multipliée par 40, remarque Serge Bouchard. C’était presque un geste délibéré pour ne pas se faire assimiler par les anglophones. »

 

En 1951, l’abbé Maurice Proulx, le cinéaste de Maurice Duplessis, a réalisé Jeunesse rurale, un film souvent taxé de propagande. « Il y projetait le progrès agricole qui, selon lui, se caractérisait par une ferme moderne dotée d’une bonne machinerie, de cultivateurs éduqués à l’école de l’agriculture, d’épouses bien formées pour participer aux activités de la ferme, d’enfants dans les champs, d’animaux en santé…,observe Serge Bouchard. Derrière ce film se cache un dessein général, précurseur de la réflexion actuelle sur l’agriculture familiale : on y dit clairement que la ferme favorise la famille et que la famille favorise la ferme. Depuis 50 ans, la religion catholique a disparu, mais l’esprit des lieux est resté. »

 

Une agriculture résiliente

 

L’anthropologue estime que si la société agricole a su traverser les époques et les bouleversements, c’est parce que la famille est toujours demeurée au coeur de ses activités. « De par sa taille et ses valeurs communautaires, elle s’oppose à la désincarnation de la très grande économie, à l’obligation de performance, au gigantisme des opérations, analyse-t-il. La ferme familiale est un projet de société en soi. Il s’y joue un ensemble de grands enjeux : l’environnement, le développement durable, la quête identitaire, la diversité culturelle, la qualité de vie, le maintien de la communauté, la sécurité alimentaire, l’occupation du territoire. C’est énorme, et le gouvernement doit le comprendre. »

 

Pour un Québec agricole

 

Malheureusement, ajoute-t-il, l’agriculture ne fait pas l’objet d’un débat public et n’arrive donc pas à se hisser dans le haut des priorités politiques. Pourtant, si rien n’est fait pour assurer la relève sur les terres et l’épanouissement des fermes familiales, les conséquences pourraient se révéler catastrophiques. « Si l’agriculture n’est plus familiale, elle sera quoi ? demande Serge Bouchard. Une méga-agriculture, détachée des humains, de la société et même de la nation, qui n’a de compte à rendre à personne. »

 

Bien sûr, la population est plus sensible qu’auparavant à la question agricole grâce à la consommation locale, aux paniers bio et à la réémergence des marchés publics. Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres, selon l’anthropologue. « On associe encore l’agriculture à l’ancien temps, aux régions, à la pauvreté. Elle n’est pas synonyme de modernité. Or, on peut très bien gagner sa vie avec une ferme familiale. C’est une culture à développer. Le défi est grand, mais je reste optimiste. Le secteur agricole est un milieu sain, possédant une belle tradition de coopératives et d’unions syndicales, qui évolue constamment et qui saura se défendre. »

 

De quoi rendre Louis Hébert bien fier.

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