Les Desmarais causent un choc dans les régions

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Les déclarations des frères Desmarais au sujet de l’avenir de l’information régionale ont créé de vives réactions vendredi au sein des journaux de Gesca. L’onde de choc a particulièrement secoué Le Soleil de Québec, au point de motiver le maire Régis Labeaume à intervenir.

 

Jeudi, lors de l’assemblée des actionnaires de Power Corporation, propriétaire du groupe de presse Gesca, les propos des dirigeants de l’entreprise ont résonné dans toutes les salles de rédaction du Québec. « Qu’est-ce qu’il peut arriver [aux quotidiens régionaux] ? Ben, ils vont disparaître. Il faudra qu’ils aient des discussions sérieuses, lesquelles nous voulons, bien entendu, avoir avec eux. En espérant pouvoir trouver une façon de les intégrer aux tablettes et développer pour eux un mode de survie à long terme », a déclaré André Desmarais.

 

Cette affirmation a déclenché une série de réactions parmi les syndicats des six quotidiens régionaux de l’entreprise, à commencer par celui de Québec. Il n’a pas été possible de joindre vendredi le président du syndicat représentant les employés du Soleil, mais une source digne de foi a confié au Devoir que l’annonce a eu l’effet d’une douche froide sur l’équipe de journalistes. On se demande ce qui a bien pu motiver les frères Desmarais, des hommes d’affaires expérimentés, à y aller d’une telle déclaration-choc. Celle-ci pourrait avoir un impact sur les ventes publicitaires du quotidien de la Vieille Capitale dont la santé financière est déjà fragile, évoque-t-on.

 

Le maire de Québec, Régis Labeaume, n’a pas perdu une seconde pour se porter à la défense du deuxième journal le plus lu de sa ville. « Moi, je ne peux pas m’imaginer Québec avec un seul journal. C’est extrêmement malsain, a-t-il affirmé vendredi. Ce qui se passe au Soleil, je trouve ça dramatique. » Il reconnaît que l’avenir des médias réside sans doute dans le numérique, mais souligne l’importance de préserver l’information régionale. « Si la capitale n’est pas capable d’avoir deux quotidiens, imaginez ce qui va se passer en région ! » a-t-il ajouté.

 

Pas « catastrophés »

 

Les inquiétudes du maire de Québec ne sont pourtant pas partagées par tous. Le président du syndicat des communications du Quotidien de Chicoutimi, Louis Tremblay, affirme que les frères Desmarais n’ont fait que dire tout haut ce que certains pensaient tout bas. « On est encore à un modèle papier, nos tirages sont là, donc les gens ici ne sont pas catastrophés. On n’est pas tombés en bas de notre chaise quand on a entendu les déclarations des dirigeants de Gesca. […] Ça ressemble étrangement à ce qui se discute informellement avec l’employeur. »

 

Il est convaincu que le journal pour lequel il travaille depuis 32 ans va être impliqué dans la transformation évoquée par les grands patrons. À son avis, ce point de vue est partagé par la plupart des présidents de syndicats des journaux de Gesca, qui se sont réunis vendredi pour faire le point. « Ils l’ont dit dans le point de presse qu’ils voulaient garder un ancrage régional. On ne connaît pas le modèle d’affaires qu’ils veulent mettre en place, mais on sait qu’ils veulent nous garder », insiste M. Tremblay.

 

À LaVoix de l’Est, le président du syndicat des employés tient un discours semblable. « Ça nous a étonnés qu’ils parlent de manière aussi désinvolte, mais on n’est pas fous, on sait qu’on s’en va vers une transformation, évoque Michel Laliberté. Le Soleil a beaucoup de difficultés, mais le portrait des cinq autres journaux régionaux du groupe n’est pas si mal. »

 

Il indique que les différents représentants syndicaux rencontreront mardi le président du groupe Gesca, Guy Crevier. Cette réunion prévue depuis longtemps sera l’occasion de parler d’information régionale et de transition vers la tablette. Fait à noter, la plupart des conventions collectives des syndicats du groupe arrivent à échéance le 31 décembre 2014. « Est-ce que la déclaration des frères Desmarais était une stratégie de négociation ? Peut-être, répond M. Laliberté. Mais j’espère que non. »

 

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec s’est pour sa part dite « inquiète » des propos tenus par les dirigeants de Power Corporation. Des changements sont assurément nécessaires dans le monde des médias, peut-on lire dans son communiqué, « mais il est difficile d’accepter que, lors d’une assemblée d’actionnaires où l’on discute de profits et de dividendes, on parle de rayer de la carte ces journaux qui sont […] considérés comme essentiels par les citoyens qui les achètent et les lisent depuis des générations ».

 

Avec Isabelle Porter