Canada, au pays du grand écart

Le fameux 1 % des plus riches s’est approprié 37 % de la création de richesse au Canada de 1975 à la Grande Récession de 2008, rapporte l’Organisation de coopération et de développement économiques.
Photo: Agence France-Presse (photo) Philippe Huguen Le fameux 1 % des plus riches s’est approprié 37 % de la création de richesse au Canada de 1975 à la Grande Récession de 2008, rapporte l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Le Canada est l’un des pays développés où les fruits de la croissance ont été le plus accaparés par les plus riches depuis 30 ans, constate l’OCDE.

 

Le fameux 1 % des plus riches s’est approprié 37 % de la création de richesse au Canada de 1975 à la Grande Récession de 2008, rapporte l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans une note de recherche dévoilée mercredi. Les États-Unis ont été les seuls membres du club des pays industrialisés où cette proportion a été encore plus élevée, avec presque la moitié du magot (47 %). Ce phénomène, où il est question de la croissance des revenus de marché — c’est-à-dire avant impôt et transferts des gouvernements —, s’est surtout observé dans les pays anglophones, le 1 % des Britanniques et des Australiens les plus riches s’appropriant eux-mêmes environ 20 % de cette nouvelle richesse, alors que dans les pays scandinaves, de même qu’en France, en Italie ou en Espagne, cette proportion s’est limitée aux alentours de 10 %.

 

En ce qui concerne les 10 % les plus riches, ils se sont emparés d’environ les deux tiers de la croissance des revenus au Canada, comparativement à 80 % aux États-Unis et environ 50 % en Australie et au Royaume-Uni. Dans tous les cas, les inégalités de revenus de marché se sont creusées, et « cela explique pourquoi la majorité de la population ne se reconnaît pas dans les chiffres sur la croissance économique », note l’OCDE.

 

Ces tendances sont souvent attribuées à la mondialisation, à la prime à la maîtrise des nouvelles technologies et aux changements de pratiques dans la rémunération des chefs d’entreprise. Elles ont aussi coïncidé avec l’explosion du poids et de l’influence du secteur financier dans les pays anglophones ainsi qu’avec le changement graduel des normes sociales, notamment en matière d’impôt.

 

Une juste part

 

La tendance dans presque tous les pays industrialisés a été, en effet, de réduire l’effet redistributif de la fiscalité. Le taux marginal d’impôt s’appliquant aux tranches supérieures de revenus des particuliers est ainsi passé d’une moyenne de 66 % en 1981 à 41 % en 2008. Les autres formes d’impôt s’appliquant particulièrement aux riches, comme celui sur les bénéfices des compagnies, sur les gains en capital ou sur les successions, ont suivi la même tendance.

 

Depuis la crise, on a assisté à un petit renversement de situation, 21 des 34 pays membres de l’OCDE ayant relevé leur impôt sur le revenu des plus riches, contre seulement 3 qui l’ont baissé. Il faudrait cependant faire beaucoup plus, dit le forum international, qui propose d’augmenter les impôts et de réduire les avantages fiscaux qui concernent particulièrement les plus riches. On plaide aussi pour une action renforcée de l’État en faveur des populations à l’autre extrémité du spectre des revenus, sous forme, entre autres, de transferts sociaux plus généreux et de meilleures politiques en matière d’éducation et de marché du travail.

 

« Sans action politique concertée, le fossé entre riches et pauvres continuera de se creuser, a plaidé le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurría. Il est d’autant plus important de s’assurer que les plus riches payeront leur juste part d’impôt. »

 

Miser sur l’égalité

 

L’Institut du Nouveau Monde (INM) procédait, au même moment à Montréal, au lancement d’un ouvrage sur le sujet intitulé Miser sur l’égalité, auquel ont contribué une vingtaine d’experts, ainsi que d’un jeu sur Internet permettant de comparer l’évolution bien inégale des revenus entre Québécois (www.comparetoi.ca). Arrivant au milieu d’un exercice de discussion et de consultation qui doit culminer par la tenue, à la fin d’octobre, d’un grand Rendez-vous national sur les inégalités sociales, l’ouvrage rappelle notamment que le Québec a, jusqu’à présent, relativement bien su résister à la montée des inégalités grâce à son État providence et en dépit des vents contraires venant d’Ottawa.

 

On y rappelle, entre autres, que l’augmentation des inégalités est souvent associée à une multitude de maux sociaux, en matière notamment de santé publique, de criminalité, de réussite scolaire, d’estime de soi, de sentiment de bonheur, de cohésion sociale, de vie démocratique, de même que de croissance économique.

 

Le politologue de l’Université de Montréal Alain Noël y souligne, en introduction, que « les inégalités n’ont rien de naturel » mais qu’elles découlent plutôt des cadres économiques, politiques et des normes que les sociétés se donnent. Pour maintenir l’égalité, dit l’expert, il faut savoir s’adapter aux circonstances changeantes, mais aussi avoir confiance dans les autres et dans les institutions publiques. Or cette confiance des Québécois lui apparaît aujourd’hui « ébranlée, tant envers l’État et les entreprises qu’envers les élus. Cela rend nécessairement plus difficiles les actions collectives nécessaires pour maintenir et promouvoir l’égalité ».

 

Revendiquer le droit de payer de l’impôt

 

L’un des legs pernicieux de 30 ans de néolibéralisme est la popularisation de l’image d’un monde divisé en deux groupes : « une vaste majorité de “bons citoyens” responsables, autonomes et dont le bien-être dépend seulement du marché » et une « minorité qui ne subvient pas à ses propres besoins et qui, bien souvent, vit aux crochets de l’État », déplore en conclusion de l’ouvrage une autre politologue de l’Université de Montréal, Jane Jenson.

 

La crise économique et l’explosion des inégalités provoquent un retour de balancier qui nourrit un discours tout aussi simpliste selon lequel il faudrait « faire payer », voire « punir les riches ». Mais tout cela est, encore une fois, bien trop simpliste et populiste, dit-elle.

 

Il faudrait plutôt, estime Jane Jenson, rétablir le projet d’une société dans laquelle les emplois sont mieux répartis et mieux payés, mais aussi où les impôts ne sont plus perçus comme un mal à éviter mais plutôt comme le moyen de partager le risque, de réduire les inégalités et de s’offrir des services de qualité.

 

« Payer de l’impôt est un droit social, résume-t-elle. Formulée ainsi la déclaration peut sembler bizarre, convient-elle, mais l’impôt constitue l’outil principal dont nous disposons pour exprimer nos choix collectifs en matière de citoyenneté sociale et de bien-être. »

8 commentaires
  • Denis Miron - Inscrit 1 mai 2014 06 h 47

    Depuis que Mme Jane Janson a écrit son livre, Alice n'est plus seuleau pays des merveilles


    Je ne savais pas qu’il y avait une école de penser jovialiste à lunettes rose en politologie à l’université de Montréal…«Payer de l’impôt est un droit social, résume-t-elle. Formulée ainsi la déclaration peut sembler bizarre, convient-elle, mais l’impôt constitue l’outil principal dont nous disposons pour exprimer nos choix collectifs en matière de citoyenneté sociale et de bien-être.» Jane Janson
    Les états n’arrivent même pas à s’entendre sur la très vieille idée d’une taxe, de l’ordre de 0.05 à 0 .2 % sur les transactions financièrse internationales, car cela menacerait le secret bancaire, et par le fait même les paradis fiscaux.
    Si elle croit que son idée de «Payer de l’impôt est un droit social…» est plus facile à vendre que l’évitement fiscale vers les paradis fiscaux à la tranche supérieure des hauts revenus et des transnationales, je ne serais pas surpris d’apprendre qu’elle vient d’une planète qui est en dehors de notre système solaire.
    Il n’y a vraiment rien à attendre de la bonne volonté et de la bonne foi des riches.
    Amener les riches à payer leur juste part n’a rien à voir avec une punition…mais beaucoup plus avec un principe de justice sociale, concept qui semble complètement absent de sa réflexion.

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 1 mai 2014 10 h 42

      Tout à fait d'accord avec vous.

  • Bernard Plante - Abonné 1 mai 2014 10 h 40

    Drôle de hasard

    L'article nous mentionne que les pays où, toutes proportions gardées, les plus riches se sont le moins enrichis depius les 30 dernières années sont la France, l'Italie et l'Espagne. Or, ces pays sont régulièrement pointés du doigt pour leur mauvaise performance économique.

    Il en va de même au Québec où le modèle de la sociale-démocratie qui a permis de limiter l'écart entre les plus riches est régulièrement décrié.

    Drôle de hasard que ce soit toujours les pays limitant l'enrichissement des plus riches qui soient pointés du doigt, ne trouvez-vous pas?

    • Michel Vallée - Inscrit 1 mai 2014 13 h 57

      @Bernard Plante

      <<Les pays limitant l'enrichissement des plus riches (sont) pointés du doigt >>

      ... Tandis que les pays encourageant l'enrichissement des plus riches voient s'agrandir exponentiellement l'écart entre les revenus des nantis d'avec ceux du commun.

    • Nicolas Bouchard - Abonné 1 mai 2014 14 h 59

      En effet, votre observation m'a aussi traversé l'esprit. On nous parle souvent que nous sommes moins riches au Québec comparé à la moyenne canadienne.

      Qui est donc ce « nous » au Québec ? Pourquoi comparer des salaires absolus et non des ratios salaires / coûts de la vie / taxation, et etc.

      Si être plus riche veut dire que le 1% ou le 10% accapare plus de la richesse collective, alors non merci, je préfère notre « pauvreté » à la québécoise.

      Nicolas B.

  • Raymond Labelle - Abonné 1 mai 2014 12 h 35

    « Payer de l'impôt, c'est s'acheter de la civilisation! »

    Citation d'Oliver Wendell Holmes Jr, qui fut juge à la Cour suprême des États-Unis au début du 20e siècle.

  • simon villeneuve - Inscrit 1 mai 2014 13 h 23

    Ou sont les sceptiques ?

    Nos chers liberaux pour denoncer cet article ?

    • Djosef Bouteu - Inscrit 1 mai 2014 16 h 45

      Ils sont au pouvoir, en train de faire des coupes dans les programmes sociaux, culturels et de préparer la privatisation des pans les plus profitables de nos institutions publiques.