S’informer avant d’exploiter

Yves Gélinas, professeur au Département de chimie et de biochimie de l’Université Condordia.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Yves Gélinas, professeur au Département de chimie et de biochimie de l’Université Condordia.

S’il choisit de se lancer un jour dans l’exploitation du gaz de schiste, le Québec sera le premier endroit dans le monde à pouvoir mesurer précisément les impacts de sa décision. Une équipe de chercheurs québécois vient de présenter devant le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) une étude inédite détaillant les niveaux de contamination des eaux souterraines de la vallée du Saint-Laurent avant toute extraction.

 

En juin 2012, le Comité de l’évaluation environnementale stratégique (EES) sur le gaz de schiste a donné un an au centre de recherche en géochimie et géodynamique, le Geotop, pour mesurer la quantité de méthane, de radon et d’hélium présente dans les eaux souterraines convoitées par les compagnies gazières.

 

« On a pu aller vérifier les niveaux de gaz avant même qu’il y ait exploitation, explique l’un des membres de l’équipe de chercheurs, le professeur au Département de chimie et de biochimie de l’Université Concordia Yves Gélinas. Ça nous permet d’avoir une sorte de ligne de base, de point zéro à partir duquel on sait que si on trouve des concentrations plus élevées avec de l’exploration ou de l’exploitation, on pourra relier la contamination à l’activité industrielle. »

 

C’est la première fois qu’une telle approche est utilisée, souligne-t-il. Par le passé, des études semblables réalisées aux États-Unis ont permis d’évaluer la qualité de l’eau souterraine, mais seulement après le début de l’exploitation. « Les compagnies ont demandé quel était le niveau de méthane avant leur arrivée. Comme les autorités n’avaient pas l’information, ils n’ont jamais pu responsabiliser ces compagnies-là pour les fortes concentrations de gaz qu’il y avait dans les eaux souterraines à ces endroits-là. »

 

Pas alarmant


Pour éviter qu’une telle situation se produise ici, les chercheurs ont analysé des échantillons provenant de 130 puits — soit résidentiels, municipaux ou d’observation — situés entre Montréal et Québec, entre le Saint-Laurent et les Appalaches. Leur étude est l’une de celles contenues dans un rapport synthèse sur la filière du gaz de schiste au Québec. Ce volumineux document a servi de base à la première partie de l’audience publique du BAPE, qui s’est conclue le 17 avril.

 

Dans l’ensemble, l’équipe du Geotop a constaté que 18 puits présentaient des concentrations de méthane supérieures à la limite fixée par le gouvernement du Québec. Dans quatre puits, les concentrations ont même excédé le seuil de solubilité de ce gaz dans l’eau. « Quand on dépasse ce seuil, le méthane va naturellement dégazer, souligne M. Gélinas, qui a travaillé en collaboration avec Anja Moritz, l’une de ses étudiantes à la maîtrise. Donc si on a une eau stagnante dans un endroit fermé, ce qui est souvent le cas des puits, il y a une possibilité que le méthane s’accumule et qu’il y ait un danger d’explosion. » Le gouvernement a réclamé une « action immédiate » pour remédier à la situation.

 

Dans le cas du radon, six puits ont dépassé le seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé, mais aucun n’a excédé le niveau établi par Santé Canada. Et pour ce qui est de l’hélium, on l’a retrouvé en concentrations plus élevées dans les basses terres du Saint-Laurent. Les résultats obtenus pour les trois gaz ne sont toutefois pas alarmants, résume le chercheur.

 

En fait, les chiffres sont moins intéressants que les phénomènes qu’ils décrivent. M. Gélinas et ses collègues ont voulu déterminer si le méthane recueilli provenait des eaux profondes, là où se trouve la roche renfermant le gaz de schiste, ou s’il avait plutôt été produit naturellement par des bactéries situées en eaux de surface.

 

« On utilise le méthane comme marqueur. S’il y a migration du gaz à travers les fissures naturelles de la roche ou celles qu’on crée, il y a un risque que le liquide de fracturation migre également », ajoute-t-il. Si ce liquide toxique utilisé lors de la fracturation hydraulique migre comme le fait le méthane, il peut contaminer l’eau souterraine servant à la consommation humaine. Heureusement, l’essentiel du méthane échantillonné a été produit naturellement en eaux peu profondes.

 

Recherche appliquée

 

L’étude présentée il y a quelques semaines aux commissaires du BAPE est tout à fait « valable », mais Yves Gélinas admet qu’il aurait aimé approfondir certaines questions, pousser la recherche encore plus loin. Il se demande, par exemple, pourquoi des échantillons prélevés au même endroit à l’automne puis au printemps avaient des concentrations différentes et ne provenaient pas de la même source.

 

« On a une image ponctuelle dans le temps, mais il faudrait faire un suivi régulier et retourner plusieurs fois par année pour voir la variabilité naturelle du méthane et la variation des sources. Ces recherches-là en sont à leurs débuts », affirme-t-il.

 

Les travaux des chercheurs du Geotop permettront néanmoins d’alimenter la réflexion entamée par le BAPE, qui devrait rendre public son rapport au début de l’année 2015. Ce sera ensuite au gouvernement de décider de la voie à suivre.

 

« Je vois les deux côtés de la médaille, répond M. Gélinas lorsqu’on lui demande de commenter l’épineux dossier des gaz de schiste. C’est évident que si on exploite le gaz de schiste pour remplacer du pétrole encore plus polluant, je vois les avantages que ça peut apporter au niveau sociétal et économique. Mais je partage aussi les sensibilités des gens qui pensent différemment et qui se demandent si on en a vraiment besoin ou qui se disent qu’il y a des avenues qu’on n’a pas encore assez explorées, comme la réduction de la consommation. »

 

Il se dit également sensible aux inquiétudes des habitants qui ont vu débarquer des compagnies gazières du jour au lendemain et qui, bien souvent, ne savent pas si la qualité de leur eau est menacée. Le professeur sait que son apport scientifique ne représente qu’une goutte dans un océan, mais compte tenu de l’importance de l’enjeu, il a l’agréable impression d’avoir fait oeuvre utile.

L’entrevue est réalisée  avec Yves Gélinas, professeur agrégé au Département de chimie et de biochimie de l’Université Concordia


8 commentaires
  • François Tanguay - Abonné 29 avril 2014 08 h 34

    La science: une base essentielle

    Je faisais partie du Comité de l'ÉES qui a commandé cette étude...comme 75 autres. J'espère que ces propos et les résultats attirerons l'attention sur les autres études. Nous avons, au Comité, étant très impressionnés par le grand savoir dont dispose le Québec dans des domaines comme l'aménagement du territoire, la connaissance de notre bassin hydrographiques et autres domaines liés à une connaissance de notre territoire. Notre rapport, sorti tout juste avant les électiosn, est passé sous le radar. regrettable, parce que les recherches et les centaines de liens auxquels il donne accès gagnent à être connus.

    • Danielle - Inscrit 29 avril 2014 10 h 05

      Je vis à 500 mètres d'un puits de gaz de schiste. À l'été 2011 nous avons fait ré-évaluer notre maison. À cause du puits près de chez nous, la valeur de notre maison a diminué de 45,000.$ La question de la migration des eaux n'est pas le seul problème. La pollution de l'air, du bruit, etc., est un problème réel aussi. L'EES, j'y ai assisté en tant que citoyenne. Ces gens qui en faisaient partie sont en conflit d'intérêts et payer par le gouvernement qui veut du gaz de schiste. En Pensylvanie entre autres, on exige aux medecins de se tairent sur les problèmes de santé que les populations vivant près des puits vivent. Des yeux qui chauffent, de l'asthme, des troubles de l'anxiété, des dépressions, des problèmes de peau, pertes de qualité de vie, pertes financhières, compagnies d'assurances qui ne veulent plus nous assurer et j'en passe. On ne peut pas dire que tout est beau dans le monde des gazières!

  • Johanne Dion - Inscrit 29 avril 2014 09 h 38

    L'ÉES et Jessica Ernst

    Il faut alors se demander pourquoi le comité de l'ÉES n'a pas tenu compte d'un rapport rédigé par Jessica Ernst, scientifique et consultante environnementale pour l'industrie pendant plus de 30 ans, décrivant les risques de la fracturation hydraulique et la migration des contaminants pour l'eau souterraine. Elle leur a pourtant fournit le document, et j'en ai fait une tranduction française authorisée: http://www.ernstversusencana.ca/wp-content/uploads

    • Danielle - Inscrit 29 avril 2014 10 h 06

      Parce que l'EES est en conflit d'intérêts. Ses membres sont payés par le gouvernement qui veut, qui rêve de gaz de schiste. Ils vont de nouveau frapper un mur s'ils reviennent chez nous!

    • Danielle Houle - Inscrite 29 avril 2014 10 h 18

      Vous parlez surement de la même ÉES sur laquelle siégeait Marriane Molgat, lobyiste et à l'emploi de Talisman Énergy (Le Devoir 29 octobre 2011 Alexandre Shields). Cette étude était biaisée dès le départ car elle ne posait pas la question à savoir si le Québec devait ou non exploiter les gaz de schiste. Le but de l'ÉES était plutôt de déterminer comment le faire, et en même temps comment faire avaler la couleuvre à la population. Donc je ne suis pas surpris de voir que le rapport de Jessica Ernst n'a pas été consulté. De toute façon, selon l'article du Devoir du 26 août 2013, Coullard "rêve de gaz et de fracturation hydraulique". Alors on s'imagine la suite des choses, peu importe ce que l'ÉES en pense.

  • Marc Brullemans - Inscrit 30 avril 2014 01 h 08

    Économie et développement durable? Un peu de rigueur SVP!

    1) Le chercheur de Concordia affirme que "le shale de l'Utica se situe entre 1500 et 2000 mètres de profondeur." Cela n'est vrai que dans une petite région des basses-terres, peut-être de l'ordre de 15% de la zone de l'Utica. Pourquoi donc se permet-il une telle affirmation? Est-ce pour rassurer la population?... Le shale peut se retrouver hors de cette zone, et d’autres shales gazifères aussi, qu’on se le dise !

    2) Il est fait mention dans le texte d'une étude hydrogéologique inédite mais ce n'est certes pas le fait d'être en territoire non-exploité (en hydrocarbures) qui la rend inédite. Cela serait plutôt l'inverse. Cette affirmation m'apparaît donc étonnante. Surtout si l'on tient compte du fait que les puits étudiés sont i) trop clairsemés, ii) trop éloignés des puits d'hydrocarbures existants et iii) tous à trop faible profondeur pour être utile dans le contexte de l’ÉES sur le gaz de schiste. Je suis donc plutôt d'avis, sans prétendre que l'étude ait été mal menée, qu'elle ne constitue véritablement qu"une goutte d'eau dans l'océan".

    3) Mais ce qui me chicotte, c'est lorsque le chercheur affirme qu'"on a été complètement indépendants... et libres", mais "tant qu'on répondait aux attentes du gouvernement". Cela pose donc un sérieux bémol à la pertinence de l'étude vu les dites attentes. Bref, et contrairement à un commentateur précédent, je me demande quand les citoyens québécois auront droit à des études scientifiques indépendantes, sérieuses et convaincantes.

  • Sophie Retailleau - Inscrite 30 avril 2014 11 h 55

    Neutralité scientifique et indépendance

    Bonjour à tous,
    J'ai, avec mes collègues scientifiques, coordonné cette étude. Et je peux vous confirmer notre indépendance lors des échantillonnages et de la rédaction du rapport. Nous n'avons subit aucune pression gouvernementale ou industrielle.
    Nous avons été libres, et comme le souligne M. Yves Gélinas, dans la mesure de se limiter à nos prérogatives, de faire notre étude. Il n’aurait pas été scientifique et impartiale de donner nos opinions ou de nous focaliser exclusivement sur les 6 anomalies relevées sur les 130 puits échantillonnés.

    Scientifiques aguerris, nous avons fait attention de ne pas montrer d'opinion dans nos résultats, d'être le plus scientifique possible et de rester neutre, afin de donner nos bases de données au Comité et au public de façon impartiale.
    Cette étude visant à effectuer un état des lieux des concentrations en gaz (et notamment en méthane) présent dans les eaux souterraines des Basses-Terres, je ne vois pas dans ce titre une demande d’opinion.

    Je tiens à souligner que notre étude est la première réalisée et achevée au niveau mondiale dans un bassin visant une hypothétique exploitation de gaz de schiste. Et des bassins de nombreux pays ou même Provinces Canadiennes, en exploration de gaz de schistes, ont commandé ce type d’étude afin de protéger leurs eaux souterraines, et de mettre en lumière de possibles contaminations lors de futures exploitations.

    Et oui, nous avons l'impression d'avoir apporté notre goutte d'eau dans l'océan, pour la protection de ces eaux souterraines dans les Basses-Terres du Saint-Laurent. Bien que petite cette goutte d'eau peut paraître.

  • Marc Durand - Inscrit 1 mai 2014 15 h 11

    l'étude du Géotop

    Cette étude du Geotop est intéressante, car elle établit un premier bilan des conditions naturelles en ce qui concerne les concentrations naturelles en gaz divers. Cependant les critiques envers l'ÉES ne sont pas dirigées vers ce type d'études, mais vers les autres commandées au MDDEFP qui ont été très mal faites. Voir une analyse du bilan de l'ÉES sur les risques technologiques à ce lien: analyse critique du rapport final de l'ÉES et de certaines des études qui l'accompagne: http://youtu.be/FHo8lku0AmE