Personne n’est parfait...

L’économiste britannique Noreena Hertz
Photo: c2mtl L’économiste britannique Noreena Hertz

Les grands décideurs de cemonde doivent accepter — et faire accepter — le fait qu’ils puissent se tromper et qu’il vaille mieux changer de cap que de persister dans l’erreur, dit l’économiste britannique et auteure à succès Noreena Hertz.

 

« Nous vivons dans un monde de plus en plus complexe et rempli d’incertitudes. Il est normal de se tromper, a-t-elle déclaré la semaine dernière en entretien téléphonique au Devoir. Il faut pourtant admettre que nos grands dirigeants d’entreprises et nos chefs politiques, mais aussi les gens, en général, continuent de croire qu’un vrai leader doit avoir une vision claire des choses et être habité de certitudes. »

 

Déjà couronnée, par certains journaux comme l’une des plus brillantes intellectuelles au monde au tournant des années 2000, alors qu’elle avait à peine 30 ans, Noreena Hertz admet, elle-même, volontiers s’être fourvoyée plus d’une fois dans ses prédictions, mais elle ajoute tout de suite après, sans fausse modestie : « J’affiche tout de même une bonne moyenne et j’ai su avoir raison sur quelques gros coups. »

 

Conseillère auprès des premiers gouvernements postsoviétiques en Russie et d’autres économies en transition pour le compte de la Banque mondiale avant d’en claquer la porte, elle se fait remarquer en 2001 en publiant un ouvrage dénonçant la mainmise croissante des multinationales et de la haute finance (The Silent Takeover), puis encore, en 2005, avec un autre livre mettant le monde en garde contre le danger de l’endettement des pays en développement (The Debt Threat). Aujourd’hui, elle arrive avec un nouveau livre où elle laisse un peu de côté les grands enjeux économiques mondiaux pour se pencher sur l’art de décider (Eyes Wide Open, How to Make Smart Decisions in a Confusing World).

 

10 000 décisions par jour

 

L’ouvrage s’adresse aux dirigeants de grandes entreprises, de gouvernements et d’ONG, qu’elle n’a pas cessé de conseiller au fil des ans, mais aussi à nous tous qui prenons, sans le savoir, plus de 10 000 décisions par jour alors que les nouvelles technologies numériques nous noient sous un « déluge d’informations », explique l’auteure en pleine tournée de promotion et qui sera l’une des conférencières à C2MTL, le mois prochain, à Montréal. Se voulant un guide pratique, l’ouvrage présente les conclusions d’un nombre impressionnant de recherches sur le sujet au fil d’une dizaine de courts chapitres qui se terminent tous par quelques conseils simples expédiés en quelques mots.

 

Noreena Hertz y rappelle comment l’esprit humain, en matière de prise de décision, est une machine bien imparfaite. Privez quelqu’un de sommeil et il aura bientôt les idées aussi embuées que quelqu’un qui a abusé de la dive bouteille. Remémorez-vous des souvenirs heureux et vous serez plus porté à faire confiance aux gens. Si vous voulez qu’un juge fasse preuve d’ouverture d’esprit, évitez de passer devant lui juste avant l’heure du repas.

 

Quoi qu’ils prétendent, les experts ne sont pas plus infaillibles que les autres, poursuit-elle. Il leur arrive, à eux aussi, de se laisser berner par la forme et d’oublier le contenu ou encore de mettre en veilleuse leur jugement personnel pour suivre le troupeau.

 

Se rebeller contre les experts

 

Aussi, l’économiste nous encourage-t-elle à « nous rebeller » contre les experts en commençant par exiger qu’ils nous parlent dans des mots qu’on comprenne et qu’ils nous expliquent clairement sur quoi ils fondent leurs opinions. Elle rappelle que les plus grands experts dans une entreprise sont souvent ses employés, qui ont une connaissance intime du terrain. Elle nous presse aussi de nous transformer en « chasseurs-cueilleurs d’information » en profitant — tout en s’en méfiant — de la mine de connaissances qui se trouve dans Internet au milieu de millions d’autres choses de bien moins grande valeur.

 

La Britannique nous conseille aussi de nous détourner de notre tendance naturelle à nous entourer de gens qui nous ressemblent et qui partagent nos opinions. « Entourez-vous de personnes de différents âges, provenances et tendances, d’hommes autant de femmes, dit-elle notamment à l’intention des grands dirigeants. Faites parler ceux qui ne semblent pas partager votre point de vue. Cultivez et gérez la dissidence. »

 

Moments de pause dans un monde complexe

 

Elle plaide aussi pour le contraire, c’est-à-dire de s’accorder des moments où l’on peut s’isoler du brouhaha quotidien pour faire le point. Rappelant qu’il faut en moyenne 22 minutes pour retrouver le niveau de concentration qu’on avait avant d’ouvrir un courriel, elle propose, entre autres choses, de faire comme ces p.-d.g. qui pratiquent le « sabbat numérique », c’est-à-dire choisir de ne pas regarder ses courriels au moins un jour par semaine ou de ne les regarder en bloc que trois ou quatre fois par jour.

 

Noreena Hertz s’amuse du paradoxe d’être une experte qui recommande de se méfier des experts. « Il s’agit seulement de comprendre leur limite, nos limites à tous. Il s’agit aussi d’arriver à être plus à l’aise avec une réalité complexe, nuancée, incertaine. »

 

La troisième édition de C2-MTL se tiendra du 27 au 29 mai. Près de 2000 personnes de 43 pays ont participé l’an dernier à cet événement imaginé par le Cirque du Soleil et la firme de marketing québécoise Sid Lee, et visant à développer les « compétences de leadership créatif » et intégrer de nouveaux procédés entrepreneuriaux.