Travailleurs diplômés peinant à lire et à compter

Chez les jeunes fraîchement diplômés âgés de 25 à 34 ans, les résultats semblent à peine meilleurs que chez les diplômés des autres générations.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Chez les jeunes fraîchement diplômés âgés de 25 à 34 ans, les résultats semblent à peine meilleurs que chez les diplômés des autres générations.

Près du cinquième des diplômés universitaires québécois et canadiens ne disposent pas des compétences de base en matière de lecture et de calcul.

 

Un peu plus de 18 % des travailleurs québécois détenteurs d’un diplôme universitaire n’atteignent pas le seuil de compétence en littératie ou en numératie généralement considéré comme minimal pour bien fonctionner dans une société moderne, constate l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) dans une récente publication. Cette proportion frôle les 45 % chez ceux dont le diplôme le plus élevé est celui du cégep et 56 % pour ceux ayant un diplôme d’études secondaires.

 

Tirées de la plus récente enquête du Programme d’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), ces proportions sont assez proches de ce qu’on retrouve dans le reste du Canada ainsi que dans la moyenne des pays industrialisés. Selon le rapport qu’en faisait Statistique Canada cet automne, 27 % des diplômés universitaires et 47 % des diplômés d’études postsecondaires se situent sous le seuil critique en matière de littératie, contre respectivement 31 % et 54 % en matière de numératie.

 

Ces proportions semblent à peine meilleures chez les jeunes fraîchement diplômés âgés de 25 à 34 ans. Le portrait s’améliore si l’on restreint son regard à ceux qui sont nés au Canada, mais on y trouverait malgré tout environ 16 % de diplômés universitaires sous le seuil fatidique en littératie et presque le quart (23 %) sous celui de la numératie, rapportait cette semaine Sébastien Larochelle-Côté, de Statistique Canada, lors d’un colloque de deux jours organisé à Montréal par l’ISQ et l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et portant sur la montée du phénomène des travailleurs surqualifiés.

 

« Il faut voir, dans certains cas, ce qu’on entend par diplômés surqualifiés », a dit l’un des participants lorsqu’il était question de tous ces diplômés universitaires occupant des emplois pour lesquels leur formation dépasse les niveaux normalement requis.

 

De l’importance grandissante de savoir lire et compter

 

Basée sur une échelle allant de 1 à 5, l’enquête du PEICA ne fixe plus formellement de seuil minimum de compétences requises pour être en mesure de participer activement à la vie sociale et économique. Les experts continuent cependant de l’établir au niveau 3. En matière de littératie, cela correspond, entre autres, à la capacité de lire et de comprendre l’information contenue dans les journaux. En matière de numératie, il s’agit de comprendre de l’information mathématique présentée sous différentes formes (nombres, textes ou graphiques) et d’effectuer des opérations de résolution de problèmes. Dans les deux cas, il s’agit du niveau minimal de compétences souhaité pour obtenir un diplôme d’études secondaires et occuper un emploi de base.

 

On ne saurait suffisamment insister sur l’importance de ces compétences générales en matière économique, a rappelé lors du colloque l’économiste émérite de l’UQAM Pierre Fortin. « On parle tout le temps de l’économie du savoir et de l’importance d’avoir une main-d’oeuvre comptant plus d’années d’études, mais la recherche montre que la variable la plus déterminante est le degré de maîtrise des compétences de base, c’est-à-dire lire, écrire et compter. »

 

Au-delà des diplômes, les entreprises cherchent avant tout à engager des travailleurs possédant « des compétences génériques », a expliqué Florent Francoeur, p.-d.g. de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. « La nature des tâches évolue constamment. Les employeurs cherchent des candidats capables de s’adapter tout au long de leur carrière. »

 

C’est tout le drame des travailleurs les moins qualifiés, a fait observer Denise Boucher, vice-présidente à la CSN. « Tant que la nature de leurs tâches ne change pas, ou que l’entreprise ne ferme pas, on ne les remarque pas toujours. Mais ce sont ceux qui ont le plus de mal à se replacer. »

 

Examen de conscience

 

Toute cette histoire s’avère désolante, a dit vendredi au Devoir le président du Conseil supérieur de l’éducation, Claude Lessard, bien que le Québec n’y fasse vraiment ni mieux ni pire que la moyenne canadienne ou que celle des pays développés. Elle est particulièrement préoccupante pour ceux qui sortent tout juste de nos écoles, parce que ceux qui ne maîtrisent pas les compétences de base sont généralement portés à éviter les situations qui les confrontent à leurs limites et que « l’habileté à lire et à compter, c’est comme un muscle. Si on ne l’exerce pas, il perd de sa force avec le temps ».

 

Le fait qu’on puisse encore obtenir un diplôme universitaire sans maîtriser les compétences de base lui apparaît complètement incompréhensible. « Il y a quelque chose qui ne marche pas, là ! Ce n’est pas normal, dit l’ancien doyen de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. Les universités ont un sérieux examen de conscience à faire sur leurs pratiques, notamment sur leurs méthodes d’évaluation. »

56 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 26 avril 2014 02 h 43

    Aujourd'hui comme hier...

    "ces proportions sont assez proches de ce qu’on retrouve dans le reste du Canada ainsi que dans la moyenne des pays industrialisés ", lit-on plus haut.
    Cela correspond pafaitement à l'idée que pour faire ce qu'ils veulent de nos populations industriels, en termes de production et de consommation et au plus près possible de la docilité entretenue chez celles des pays qui ne le sont pas encore, ou qui sont en voie de le devenir, les tenants satisfaits du pouvoir politique se conforment largement au désir d'ignorance générale et utile qu'il faut développer et entretenir chez les masses humaines.
    Aujourd'hui comme hier, la connaissance reste si dangereuse pour celles et ceux qui se trouvent tout en haut de la pyramide économique, qu'elle demeure souvent présentée par nos autorités possédantes comme extrêmement dangereuse de subversivité.
    Les puissants ont besoins de techniciens habiles et obéissants, pas de gens qui s'instruisent de tout en réfléchissant et en essayant de se dépasser humainement.
    Merci de m'avoir lu.

    • Yvan Dutil - Inscrit 26 avril 2014 12 h 33

      Le problème est exactement le contraire. C'est la volonté de donner «accès au savoir» à tous sans égard aux compétences et aux aptitudes qu'il faut attaquer. Le problème est que réduirait le nombre de personne dans le système d'éducation. Ce serait vu comme fondementalement élitisme.

    • Philippe Doyon - Inscrit 27 avril 2014 23 h 28

      Je suis d'accord avec M Côté.
      J'ajouterais que c'est aussi ce que plusieurs citoyens veulent : en tout cas, ceux qui on voté pour qu'on parle des "vrais affaires".
      Aussi ceux de Laval, qui ont voté un conseil municipal complet en faveur de Vaillancourt. Pourquoi l'ont-il fait, malgré tout ce qu'ils savaient de ce bonhomme?
      Les gens aiment que "ça marche", que "ça avance"...

      Malheureusement, il faut déjà avoir une bonne scholarité pour en connaître la valeur.

    • Raymond Labelle - Abonné 29 avril 2014 09 h 30

      Voici le lien menant à l'étude ou à divers résumés ou synthèses de celle-ci, par l'organisme même qui l'a menée - pour celles ou ceux qui voudraient avoir plus de détails que ceux que l'on retrouve dans l'article de journal ci-dessus:

      http://www.oecd.org/fr/sites/piaac-fr/evaluationde

  • Claude Lachance - Inscrite 26 avril 2014 06 h 55

    Littératie, numératie? ¨ca explique un peu.

  • Zahra Badaroudine - Inscrite 26 avril 2014 07 h 28

    Appliquer les réglements...

    Dans tous les cours post-secondaires que j'ai pris, les erreurs de français pouvaient compter pour jusqu'à 10% de la note. Seulement, à part les profs de français, rares sont les professeurs qui appliquent cette règle (qui leur est imposée par l'établissement). Qu'en apprennent les étudiants? Il n'est pas important de savoir bien écrire. Ne pas bien comprendre ce qu'on lit, ce n'est pas si loin que ça si on ne sait pas écrire sans fautes.

    • Moustapha Knydr - Inscrit 26 avril 2014 11 h 16

      Oui, mais l'université n'est pas là pour enseigner le français, c'est le rôle du primaire et, dans une moindre mesure, du secondaire. Les profs d'université ont bien raison de ne pas suivre les consignes du 10%, ils évaluent ce qu'ils enseignent, c'est tout. Après, la question est de savoir pourquoi on laisse entrer à l'université des étudiants à qui il manque des acquis de base.

  • Daniel Houx - Inscrit 26 avril 2014 07 h 39

    Coup de barre à donner

    C'est à tous les niveaux qu'il faut revoir les pratiques, pas seulement à l'université. Que plus de la moitié des finissants au secondaire ne maîtrise pas le français et les mathématiques c'est innacceptable; au CEGEP ce n'est guère plus reluisant.

    • Ginette Joannette - Inscrite 26 avril 2014 12 h 46

      De plus, ce n'est pas étonnant quand dans les évaluations universitaires les étudiants doivent choisir entre A, B, C, et D au lieu d'écrire des essaies ou des dissertations.

  • Mario Tremblay - Abonné 26 avril 2014 07 h 42

    Ce n'est pas très compliqué, il me semble.

    Financer les universités au nombre d'étudiants et ne pas faire la différence entre accessibilité et réussite ne peuvent que mener à de pareils résultats.
    Que les études soient accessibles à tous est une excellente chose, mais considérer un étudiant comme un client amène ce dernier à croire que le diplôme est un produit que l'on achète en payant sa session, et il a un peu raison. Comment une maison d'enseignement peut-elle faire payer 6 sessions à un étudiant et lui dire au bout de 3 ans qu'il n'a pas les capacités intellectuelles pour obtenir son diplôme?
    C'est de l'arnaque. Mais comme la maison d'enseignement est rémunérée aux nombres d'étudiants et au taux de diplomation ... on tourne en rond.

    • Yvan Dutil - Inscrit 26 avril 2014 12 h 31

      Le problème est qu'elles sont aussi rémunérées au taux de diplômation. Si l'état demandait un remboursement parce que l'étudiants échoue à des critères de base, ce ne serait pas long que le ménage se ferait dans le système.

      Mais, ce serait élitiste donc méchant.

    • Marcel Bérubé - Inscrit 26 avril 2014 13 h 01

      C'est encore moins compliqué que ça, il me semble!

      Vous prenez le problème par le mauvais bout, monsieur. Le problème n'est pas généré au collégial ou à l'université; il vient d'en bas.

      Au primaire, pendant 6 ans, on apprend l'alphabet, à lire et à écrire. On fait des dictées, on corrige, on en fait d'autres.

      On apprend les chiffres et les nombres; addition, soustraction, multiplication et division. À la main d'abord, puis mentalement : exit la calculatrice.

      On apprend l'histoire du pays, et quelques grandes périodes de l'histoire de l'humanité. On se fait enseigner la géographie physique de la planète.

      On complète avec du sport, de l'histoire de l'art, des arts plastiques et un peu d'anglais.

      On fait ça pendant 6 ans. On recommence une année quand on l'échoue; deux fois s'il le faut.

      On se retrouve avec des jeunes de 12 ans qui entrent au secondaire en sachant lire, écrire, compter et qui ont un niveau de culture générale GRANDEMENT supérieur à ce qu'on voit dans les Cégeps d'aujourd'hui.

      C'est vrai que ce n'est pas très compliqué. Le problème, c'est qu'il n'y a pas un fichu ministre de l'éducation qui accepte d'admettre que notre système scolaire est un échec total. Le problème, c'est qu'on a des pavillons de sciences de l'éducation qui n'arrêtent pas de produire des diplômés qui doivent bien essayer de réinventer la roue, carrée si possible, pour justifier leur existence, leur diplôme et leur salaire.

      La solution est simple, mais elle demande de l'humilité (revenir aux méthodes « anciennes » - pas besoin de la strappe!), du courage (oui, monsieur, votre enfant va recommencer sa 3e année) et du gros bon sens (on n'arête de dire que ces pas grave de faire des fôtes dans un examens de géografie puisque c'es un examin de jéo et non de français).

      C'est vrai que ce n'est pas compliqué ... en plus, ça fonctionnerait! Mais ça aurait tellement l'air passéiste ...et bête.
      Cherchons autre chose. Il doit bien être possible d'apprendre à écrir

    • Marcel Bérubé - Inscrit 26 avril 2014 14 h 38

      (On m'a coupé le sifflet! Je termine)

      ... Il doit bien être possible d'apprendre à écrire sans écrire, non?

    • François Dugal - Inscrit 27 avril 2014 08 h 14

      Monsieur Dutil, la haine viscérale de l'élitisme de la part du MELS est la source de bien des disfonctionnements, vous avez mis le doigt sur le bobo.