La surqualification professionnelle en hausse

La surqualification est fréquemment observée dans les secteurs de la restauration, du commerce ou de l’hôtellerie. Elle touche surtout les femmes.
Photo: Agence France-Presse (photo) Raul Arboleda La surqualification est fréquemment observée dans les secteurs de la restauration, du commerce ou de l’hôtellerie. Elle touche surtout les femmes.

Le nombre de travailleurs possédant un diplôme plus élevé que leur emploi est censé requérir est en hausse, mais ce n’est pas toujours une mauvaise chose. S’il arrive que cela reflète une inadéquation entre les domaines d’étude et les besoins du marché ou une hausse plus rapide des taux de diplomation que de la création d’emplois qualifiés, ce phénomène est parfois aussi le résultat d’un rapport moins utilitariste à l’éducation ou d’une stratégie d’adaptation des employeurs devant une réalité économique en rapide changement.

 

La proportion de travailleurs surqualifiés augmente constamment au Québec, passant d’un peu moins de 18 %, en 1990, à presque le tiers (30 %), en 2011, a rappelé cette semaine l’économiste de l’Institut de la statistique du Québec, Jean-Marc Kilolo-Malambwe, lors d’un colloque de deux jours sur le sujet organisé à Montréal par l’ISQ en collaboration avec l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Assez proche de ce qui s’observe ailleurs au Canada dans les autres pays industrialisés, cette tendance se révèle particulièrement forte dans des secteurs comme le commerce (42 %), le transport (44 %), l’hébergement et la restauration (44 %), mais beaucoup moins dans ceux de la construction (17 %) ou de l’éducation (14 %). La proportion est aussi plus élevée chez les femmes (33 %) que chez les hommes (28 %).

 

Paradoxale en cette ère de soi-disant économie du savoir, cette situation inquiète les experts pour plusieurs raisons. Du point de vue des diplômés, le phénomène peut signifier un revenu et des responsabilités professionnelles moins grands qu’escomptés à la fin de leurs études et être la source de frustration et de démotivation. Du point de vue des autres travailleurs, il peut mener à ce que des personnes un peu moins qualifiées soient chassées d’emplois dans lesquels ils auraient autrement fait parfaitement l’affaire. Du point de vue de l’entreprise, il amènerait un plus fort taux de roulement du personnel et une moins grande productivité des employés. Du point de vue de l’ensemble de la société, il est considéré comme un terrible gaspillage de ressources intellectuelles et financières.

 

Trop de diplômés ou trop de mauvais diplômes?

 

Ce problème semble, entre autres, le fait d’une augmentation du niveau de formation beaucoup plus rapide que celle des besoins en main-d’oeuvre qualifiée, dit Jean-Marc Kilolo-Malambwe. Au Québec, la proportion de diplômés universitaires a bondi de 13 % à 24 % en 20 ans et celle des diplômés postsecondaires a grimpé de 37 % à 49 %, alors qu’au même moment la proportion d’emplois de professionnels n’est passée que de 16 % à 21 %, et que les emplois de techniciens spécialisés sont restés stables autour de 37 %.

 

Pour les chercheurs du CIRANO Brahim Boudarbat et Claude Montmarquette, les travailleurs surqualifiés sont aussi victimes du mauvais arrimage entre leur choix de domaine d’étude et les besoins des employeurs. Ils en veulent pour exemple le fait qu’en 2006, à Montréal, le taux de surqualification était presque deux fois plus élevé chez les diplômés en sciences humaines et lettres (49 %) ou en arts (48 %) que chez ceux de génie et science appliquée (25 %) ou de mathématique et informatique (23 %).

 

On a beaucoup parlé de la difficulté des immigrants à faire reconnaître leurs diplômes et du fait qu’ils devaient, par conséquent, se résoudre à accepter des emplois plus modestes, dit Jacques Ledent, professeur à l’INRS. Une analyse plus fine des données dans la région de Montréal révèle cependant que le principal facteur explicatif n’est pas l’origine étrangère du travailleur ou de son diplôme, mais la couleur de sa peau. Une fois toutes les variables isolées, comme la langue, l’âge, le sexe ou l’expérience professionnelle, on voit que les principaux écarts avec la majorité se trouvent chez les Philippins, les Noirs, les Latino-Américains et les Sud-Asiatiques.

 

On convient habituellement du fait qu’il faudrait commencer par mieux informer les jeunes sur leurs perspectives d’emploi et lever les contingentements dans des secteurs porteurs, comme la construction. Il faut toutefois savoir, prévient Dalil Masschino d’Emploi-Québec, que les emplois faiblement qualifiés (57 % du total aujourd’hui) devraient rester les plus nombreux au cours des 10 prochaines années et que la plus forte demande de travailleurs qualifiés ne viendra pas du secteur professionnel, mais des domaines requérant un diplôme technique comme on en obtient au cégep.

 

Pas toujours un problème

 

La surqualification n’est pas toujours un problème, observe Mircea Vultur, professeur à l’INRS. Elle est parfois rémunérée à sa juste valeur et permet généralement de gravir ensuite plus rapidement les échelons hiérarchiques. Mais surtout, elle sert souvent à un jeune travailleur ou à un nouvel arrivant comme de façon d’acquérir de l’expérience professionnelle.

 

« La formation et la compétence sont deux choses différentes »,souligne-t-il également. Les programmes de formations se sont tellement diversifiés que les employeurs considèrent les diplômes comme de moins en moins bons « indicateurs de compétences ».

 

Les entreprises se plaignent souvent de la pénurie de main-d’oeuvre qualifiée, mais embauchent en même temps de plus en plus de travailleurs surqualifiés. Elles le font parce que cette main-d’oeuvre est disponible, mais aussi parce que les tâches à accomplir se complexifient sans cesse tous les jours, dit Florent Francoeur, le p.-d.g. de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. Elles le font également parce qu’elles ne savent pas ce qui les attend dans les prochaines années et qu’elles préfèrent, dans ce cas, pouvoir compter sur des employés mieux à même de s’adapter.

 

Beaucoup de travail reste à faire pour mieux mesurer et comprendre ce phénomène de la surqualification professionnelle, ont répété les participants au colloque de cette semaine, tant en matière de l’offre de main-d’oeuvre sortant des établissements de formation que de la demande du marché. « Mais on ne peut pas se borner à aborder la question dans une logique strictement économique et instrumentale,a estimé Daniel Mercure, sociologue à l’Université Laval. Pour les individus, l’éducation, comme la carrière professionnelle, est aussi un moyen d’épanouissement et de réalisation de soi. »

3 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 27 avril 2014 09 h 55

    L'importance de bien choisir

    Tout cela démontre clairement l'importance de bien choisir dans quoi on veut étudier et regardant d'abord quelles sont les débouchés concrets sur des emplois.

    J'étudiais au CEGEP en philo, et les seuls emplois disponibles sont profs de philo. Alors je n,ai pas été gaspiller temps, énergie et argent à l'université. Mon intérêt pour la philo a continué mais en autodidacte. Et avec un DEC en Sciences Humaines, donc aucun véritable métier pouvant intéresser un employeur, la seule job à conditions minimales que j'ai trouvé fut...fonctionnaire!

    Comme le dit l'enqête: le taux de surqualification était presque deux fois plus élevé chez les diplômés en sciences humaines et lettres (49 %) ou en arts (48 %) que chez ceux de génie et science appliquée (25 %) ou de mathématique et informatique (23 %)

    Il ne serait pas sage de s'endetter dans des études qui ne déboucheront jamais sur un emploi, le réalisme est la base de la sagesse.

    Les besoins sont surtout au niveau des sciences et technologies. Comme les citoyens ne baisseront jamais leur consommation, ce qui entrainerait aussi un ralentissement économique, la solution à la pollution passera obligatoirement par les sciences. Quel beau défi pour des jeunes!

    Et il y a aussi les DEP pour devenir plombier etc...il faut regarder les métiers toujours en demande.

    Pourquoi s'endetter et perdre temps et énergie dans des études ne débouchant pas sur des emplois? Il faut étudier pour avoir un emploi pour gagner sa vie, mais on peut continuer d'étudier en autodidacte tout ce qui nous intéresse...

    • Jérôme Lavoie - Inscrit 27 avril 2014 14 h 27

      Vous faites gravement erreur selon moi. Il faut à tout prix arrêter de se définir par notre travail, c'est à dire ce que l'on fait pour se nourrir, se vêtir, se loger etc...
      Je suis avant tout un fils, un frère, un ami, un conjoint plutôt qu'un biologiste.
      Il y a un tel utilitarisme à votre vision de l'éducation. Mes années à l'université m'auront aidé à m'épanouir, à savoir ce qu'est un bon gouvernement, et à mieux éduquer mes futurs enfants.

    • André Michaud - Inscrit 27 avril 2014 23 h 02

      @ M.Lavoie
      Contrairement à vous, je ne crois pas qu' on apprend la vie dans une école, mais dans la vrai vie, loin des théories sur papier.

      Pour moi l'école dépassé le secondaire c'est pour apprendre un métier ou une profesion pour gagner sa vie. Surtout si on y investie de fortes sommes.