Six mois plus tard et toujours le silence

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Des fromagers du Québec s’inquiètent des conséquences négatives pour eux de l’accord de libre-échange conclu entre le Canada et l’Union européenne.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Des fromagers du Québec s’inquiètent des conséquences négatives pour eux de l’accord de libre-échange conclu entre le Canada et l’Union européenne.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’accord de libre-échange conclu entre le Canada et l’Union européenne est le principal sujet d’inquiétude des agriculteurs québécois cette année. Car si l’entente signée par le premier ministre Stephen Harper et le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, doit encore passer par de nombreuses étapes des deux côtés de l’Atlantique, et n’est donc pas en vigueur avant au moins deux ans, les conséquences négatives se font déjà sentir, notamment du côté des petits producteurs de fromages.

« Les gens sont très inquiets,affirme Marcel Groleau, président de l’Union des producteurs agricoles (UPA). J’ai régulièrement des fromagers-artisans qui me téléphonent. Lorsque nous avons des activités en région, nous les rencontrons aussi et on les sent très anxieux. Ce qui est vicieux, c’est que pendant la période d’incertitude durant laquelle le texte doit être traduit dans toutes les langues des pays y prenant part, puis ratifié par les États européens et par les provinces ici, période qui devrait durer deux ans environ, ces fromagers ont plus de difficulté à obtenir du crédit, à investir pour se développer, innover, se positionner. Il y a moins de prévisibilité pour eux dans la suite des choses. L’impact, c’est maintenant. »

 

Viande contre fromage

 

En cause : les 17 000 tonnes de fromages fins européens supplémentaires qui vont déferler chaque année sur le Canada une fois l’accord mis en oeuvre. Soit 40 % du marché des fromages fins au Canada. Une mesure que le syndicat juge inéquitable.

 

« Le Canada cherchait à avoir accès au marché européen pour le boeuf et la viande, alors que l’Europe a soulevé des appétits pour le marché des fromages,raconte M. Groleau. Nous avons espéré tout le long du processus que les produits laitiers, la volaille et les oeufs soient épargnés, mais ça n’a pas été le cas. C’est regrettable, parce qu’il y a véritablement deux poids, deux mesures. Lorsque l’on regarde l’accès que l’on aura au marché du boeuf européen, eu égard aux conditions qu’ils ont mises — filière canadienne et non nord-américaine, refus du boeuf aux hormones, etc. —, à terme le boeuf canadien sur les tablettes des épiceries européennes représentera 0,5 % du marché… quand nous leur donnons accès à 40 % de notre marché des fromages fins. »

 

Une iniquité à laquelle le gouvernement Harper s’est dit sensible, promettant au moment de la signature de l’entente des compensations pour les producteurs agricoles lésés. Six mois plus tard, impossible cependant d’avoir plus d’information sur le type de dédommagements et les montants alloués.

 

« Or, c’est maintenant que les producteurs en ont besoin,assure le président de l’UPA. Inutile d’attendre l’entrée en vigueur de l’accord pour comprendre qu’il y aura forcément un impact sur le marché. Le Canada sera tenu d’importer ces 17 000 tonnes supplémentaires. Je ne crois pas que les épiceries vont augmenter du jour au lendemain leur superficie de fromages de 40 %, ni que les Canadiens vont en consommer 40 % de plus… ce sont forcément les petits producteurs d’ici qui vont en pâtir. »


Pour l’agriculture familiale

 

Une situation qui préoccupe d’autant plus l’Union des producteurs agricoles qu’elle a fait de la défense de l’agriculture familiale un de ses grands chevaux de bataille, allant ainsi dans le même sens que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui tenait les 7 et 8 avril derniers, à Québec, un sommet sur l’agriculture familiale en Amérique du Nord.

 

« N’oublions pas qu’au Québec, 90 % des fermes sont familiales,souligne Marcel Groleau. Et que ce sont les consommateurs qui en bénéficient. En agriculture, il y a beaucoup d’incertitude et de crises à traverser, que ce soit à cause du climat ou des prix du marché. Souvent, les entreprises parviennent à passer au travers parce que la famille se serre les coudes et se sacrifie pour que le patrimoine soit transféré aux générations suivantes. Mais je ne suis pas certain que les rendements qu’on obtient sur nos entreprises agricoles seraient satisfaisants pour des entreprises qui prendraient leurs décisions en ne tenant compte que de l’aspect financier. »

 

Dans ce dossier, l’UPA voit d’ailleurs plus loin que la simple production agricole en évoquant plutôt un enjeu en matière d’occupation du territoire rural. Partout dans le monde, de plus en plus de gens se dirigent vers les villes, et les campagnes se vident. L’agriculture familiale semble être, selon le syndicat, un bon moyen de revitaliser le monde rural.

 

« En permettant à des familles de vivre sur le territoire, ça fait des enfants qui vont dans les écoles, des gens qui achètent dans les épiceries du village voisin, etc., estime M. Groleau. C’est important dans plusieurs communautés. L’agriculture familiale joue un rôle primordial dans la ruralité. Or, pour sauver cette agriculture familiale, il faut assurer l’accès aux terres aux générations suivantes et à la relève. Ce qui est de moins en moins possible du fait du phénomène de l’accaparement des terres. »


La terre, valeur refuge

 

Un phénomène de plus en plus prégnant partout dans le monde, et le Québec n’en est pas exsangue.

 

« La terre agricole est devenue une valeur refuge,explique le président de l’UPA. La demande alimentaire est en croissance, la population explose, s’embourgeoise, tout le monde veut manger à l’occidentale. Du fait des changements climatiques, la terre va prendre de la valeur, ce qui attire des investisseurs qui n’ont rien à voir avec le monde agricole. Ils achètent des lots énormes, emploient des agriculteurs qui ne sont pas propriétaires et contrôlent tout, depuis le plan de semence jusqu’à la vente des récoltes. Les petits producteurs ne peuvent bien évidemment pas suivre. Si on ne fait rien, la terre appartiendra de moins en moins à ceux qui la travaillent. Et on ne voit pas comment la ruralité pourrait se développer de cette façon. »

 

Pour pallier cela, l’UPA demande la création d’une Société d’aménagement et de développement agricole du Québec (SADAQ), agence gouvernementale qui aurait un droit de préemption sur l’achat d’une terre lorsque l’acheteur ne serait pas un agriculteur. Une solution qui ne fait cependant pas l’unanimité parmi ses membres, qui y voient une nouvelle forme de concurrence dans l’achat des terres. Le syndicat doit donc refaire ses devoirs. Comme il doit également reprendre son bâton de pèlerin pour aller convaincre le nouveau gouvernement de Philippe Couillard que la situation est préoccupante pour les agriculteurs du Québec.


Collaboratrice