Le Canada devra sortir de sa coquille

Les négociations du Partenariat transpacifique pourraient amener le Canada à revoir sa politique de gestion de l’offre dans les secteurs du lait, de la volaille et des œufs afin d’ouvrir le marché asiatique à ses produits laitiers, entre autres.
Photo: Agence France-Presse (photo) Frederick Florin Les négociations du Partenariat transpacifique pourraient amener le Canada à revoir sa politique de gestion de l’offre dans les secteurs du lait, de la volaille et des œufs afin d’ouvrir le marché asiatique à ses produits laitiers, entre autres.

Le Canada se laissera peut-être convaincre d’assouplir son système de gestion de l’offre dans le lait quand il comprendra les gains qu’il pourrait réaliser notamment dans les marchés asiatiques, estime un responsable américain.

 

Qu’on le veuille ou non, « l’agriculture sera un enjeu très important » des négociations du Partenariat transpacifique (PTP), a déclaré au Devoir l’économiste en chef du département de l’agriculture des États-Unis, Joseph Glauber, en marge d’une conférence sur les perspectives de croissance du secteur agroalimentaire organisé mardi, à Boucherville, par le Centre de référence en agriculture et agroalimentaire du Québec (CRAAQ). Généralement hésitants à soumettre au principe du libre-échange un secteur aussi délicat, les gouvernements risquent fort, cette fois, de se laisser convaincre tellement les chances d’exportation vers le marché en rapide expansion de l’Asie leur apparaîtront intéressantes.

 

Longtemps négociateur pour son pays à l’OMC, il cite le cas des producteurs de lait américains. « Ils n’étaient franchement pas très enthousiastes devant les négociations du PTP quand il n’était question, par exemple, que de la Nouvelle-Zélande, mais tout a changé lorsque le Japon s’est ajouté au groupe et qu’on a commencé à dire que la Chine pourrait éventuellement faire de même un jour. On parle de très gros marchés d’exportation en matière agricole. Les producteurs américains se sont soudainement montrés ouverts à des changements pour pouvoir en profiter. »

 

« Je vois mal comment les producteurs laitiers au Canada pourraient ne pas arriver à la même conclusion », poursuit Joseph Glauber, tout en sachant que cela voudrait dire une profonde remise en cause des importantes barrières tarifaires et des quotas de production du système de gestion de l’offre en vigueur dans les secteurs du lait, de la volaille et des oeufs.

 

Déjà entendu

 

Ces commentaires ne font que s’ajouter à de nombreux autres appels du même genre, mais pas toujours amicaux, lancés chaque année à l’adresse du Canada par des pays étrangers ayant souvent eux-mêmes choisi d’autres formes d’aide (subventions) pour leurs producteurs nationaux. Le dernier exemple en date s’est produit la semaine dernière alors que le représentant américain en la matière, Michael Froman, a déploré, devant un comité du Congrès, le fait que le Canada soit le seul des 12 pays prenant part aux négociations du PTP à ne pas avoir proposé un certain accès à son marché agricole. Le mois dernier, c’était le Conference Board du Canada qui dévoilait une analyse faisant miroiter une augmentation de la productivité, des revenus et des emplois des fermes laitières canadiennes avec un abandon du système de gestion de l’offre et une hausse des exportations vers « certains marchés en croissance, comme la Chine, [qui] sont assoiffés de produits laitiers de qualité ».

 

Toutes ces sorties arrivent alors que le Canada vient d’accorder aux Européens, dans le cadre des négociations de libre-échange Canada-Union européenne, une augmentation de leurs quotas d’importation de fromage en échange d’un meilleur accès au marché européen pour son porc et son boeuf.

 

De nombreux experts invités à la tribune de la conférence du CRAAQ ont évoqué à leur tour, mardi, le grand potentiel d’exportation de produits agricoles vers les économies émergentes, particulièrement d’Asie.

 

Nouvelles d’Asie

 

Confronté à la fois à une forte croissance de la demande intérieure, sous le coup notamment de la montée d’une nouvelle classe moyenne, aux limites de sa propre capacité de production, de même qu’à de gros problèmes de contrôle de la qualité des aliments, le gouvernement chinois vient de se résoudre à abandonner son ancienne politique d’autosuffisance alimentaire, à l’exception du blé, du riz et du maïs, a notamment expliqué Yunxiang Shen, directeur général adjoint chez COFCO, la plus importante société de commerce, de transformation et de fabrication de produits alimentaires en Chine.

 

Cela signifie, a-t-il expliqué, que la Chine continuera de chercher à étendre les réseaux d’approvisionnement qu’elle contrôle à l’étranger, mais qu’elle sera aussi acheteuse de produits étrangers. Cela devrait ouvrir de très intéressantes possibilités dans son immense marché, entre autres pour les producteurs de boeuf et de porc nord-américains, dont les coûts de production sont deux fois moins élevés que ceux de leurs homologues chinois, a-t-il fait valoir. L’affaire pourrait s’avérer très profitable dans bien d’autres secteurs, notamment le lait, dont la consommation en Chine a augmenté de 150 % de 2001 à 2011 et devrait encore augmenter de 116 % d’ici 2020.

 

L’avenir s’annonce extrêmement prometteur pour les producteurs de porc du Québec, a déclaré à son tour Christophe Lafougère, directeur à la firme de consultants française GIRA, à condition que leurs gouvernements les aident à mieux profiter des marchés en rapide expansion d’Asie. En plus d’être à peu près les seuls en forte augmentation, ces marchés présentent le grand intérêt d’être acheteurs de produits à plus forte valeur ajoutée, comme le porc frais réfrigéré (chilled pork), qui représente près des deux tiers des exportations canadiennes au Japon, ou encore de produits rarement valorisés, comme les abats ou les pieds de cochon.

 

Le problème, a répété Christophe Lafougère, est que le Canada tire généralement de l’arrière, par rapport à ses principaux concurrents dans le domaine, dans ses négociations d’accords de libre-échange avec des pays de la région.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 12 avril 2014 08 h 47

    Dangereux

    Il est dangereux pour n'importe quel pays de laisser son approvisionnement alimentaire dépendre exagérément du marché international, même si ça coûte moins cher. En temps de crise, guerre ou révolution qui bloque le commerce, ou sécheresse catastrophique quelquepart, on se retrouve le bec à l'eau. On peut se passer de IPad made in China pendant quelque mois mais pas de patates et de poulet. Même ce champion tout azimuth du commerce et de la globalisation, l'Angleterre, l'a réalisé douloureusement en 1939: à cette époque ce pays, alors le plus industrialisé du monde, dépendait énormément de son Commonwealth pour son alimentation, céréales et produits laitiers du Canada, viande australienne, etc. Quand la guerre est arrivée et que les sous-marins allemands se sont mis à torpilller les cargos anglais, les Anglais ont souffert de pénurie. Après la guerre, ils se sont emressés de rebâtir leur agriculture pour redevenir indépendants pour les produits de base.

    • Paul John Moran - Abonné 12 avril 2014 19 h 36

      Merci pour ce rappel historique et ce, pour mieux comprendre que depuis fort longtemps l'agriculture ou l'alimentation représente une composante socio-économique vitale que tout État considère comme étant stratégique (au sens premier du terme) encore aujourd'hui ... tout comme (l'accès à) l'eau potable, d'ailleurs.