Appel à la prudence de l’OCDE

Manifestation — une autre — en Espagne, où la crise de la dette a fait énormément de victimes. Sur la vitrine d’un commerce, quelqu’un a résumé en un seul mot ce que lui inspire l’action de son gouvernement en ces temps désespérants : « Assassins ».
Photo: Agence France-Presse (photo) Dominique Faget Manifestation — une autre — en Espagne, où la crise de la dette a fait énormément de victimes. Sur la vitrine d’un commerce, quelqu’un a résumé en un seul mot ce que lui inspire l’action de son gouvernement en ces temps désespérants : « Assassins ».

Les gouvernements doivent prendre garde, dans leurs efforts d’assainissement des finances, de ne pas aggraver les problèmes d’inégalité et de fracture sociale qui se sont accélérés avec la Grande Récession, prévient l’OCDE.

 

Près de six ans après le début de la pire crise financière depuis celle des années 30, la plupart des indicateurs de qualité de vie sont toujours en berne dans les pays développés, notamment en matière de revenu des ménages, d’emploi des jeunes, de partage de la richesse, de dépenses en éducation, et même en matière de taux de fécondité, constate l’Organisation de coopération et de développement économiques dans son Panorama de la société, un portrait biennal des grandes tendances sociales dont l’édition 2014 a été dévoilée mardi. Aux prises avec de lourds déficits, les gouvernements se sont engagés dans des politiques d’austérité qui ne sont pas, elles non plus, sans risquer d’accélérer des phénomènes néfastes déjà en cours avant l’éclatement de la crise, et qui n’ont fait que s’empirer depuis.

 

Les gouvernements doivent prendre garde que des « économies à court terme ne se traduisent pas en coûts bien supérieurs à long terme », dit l’OCDE. Décidées trop légèrement, les coupes budgétaires « pourraient aggraver les difficultés des plus vulnérables et mettre à mal la cohésion sociale future. Si l’engagement à long terme de restaurer des finances publiques doit être maintenu afin de créer la confiance, il ne peut pas se produire au détriment de la montée des inégalités et des disparités sociales ».

 

Plusieurs tendances sont alarmantes, rapporte l’OCDE, particulièrement chez ceux qui ont été les plus touchés par la crise, comme les hommes, les jeunes et les travailleurs peu qualifiés. Le nombre de personnes vivant dans des ménages dont aucun membre n’a de revenu d’emploi a doublé en Espagne, en Grèce et en Irlande, et s’est accru de 20 % ou plus dans de nombreux autres pays, dont le Portugal, l’Italie et les États-Unis. Déjà victimes, avant la crise, d’une croissance des inégalités, les ménages pauvres ont vu, durant la Grande Récession, leurs revenus diminuer plus fortement, en proportion, que ceux des ménages aisés, et ont moins profité de la reprise. La proportion de jeunes de 18 à 25 ans vivant avec moins que le revenu médian a augmenté dans la plupart des pays. Même le taux de fécondité a reculé depuis la crise, « la baisse des revenus et les incertitudes amenant peut-être un plus grand nombre de couples à différer un projet d’enfant ».

 

Certains chiffres donnent parfois dans le surréalisme. C’est le cas, par exemple, de la proportion de gens déclarant ne pas avoir eu, au cours des 12 derniers mois, les moyens d’acheter suffisamment de nourriture pour répondre aux besoins de leur famille, proportion qui a augmenté dans 23 des 34 pays membres, dont la Grèce (à 18 %), les États-Unis (21 %), le Mexique (38 %), et même le Canada (de 8,2 % à 11,5 %). C’en est au point où moins du tiers des pays membres de l’OCDE (10) feraient mieux, à ce chapitre, qu’un pays émergent comme la Chine, où l’on est passé, au même moment, d’une proportion de 15 % à 8 %.

 

Attention aux compressions

 

Dans les premiers temps, les gouvernements ont fait tout ce qu’ils ont pu, avec leurs filets sociaux, pour venir en aide aux populations éprouvées, bien que certains soient malgré tout passés entre ses mailles, note l’OCDE. Mais le poids grandissant de la dette et des déficits les a convaincus de chercher à assainir leurs finances. Cet objectif est souhaitable, dit l’organisation internationale basée à Paris, mais doit être poursuivi avec prudence.

 

L’OCDE s’en fait, entre autres, avec la réduction des dépenses en éducation en proportion du PIB observée dans la moitié de ses pays membres, dont les États-Unis, l’Italie, la Suède et la Suisse. « Cette baisse, note-t-on, aura avant tout un impact sur les plus pauvres » et risque, à terme, de réduire leurs chances de grimper l’échelle sociale.

 

Le marché de l’emploi morose n’est pas un bon contexte, non plus, pour réduire les budgets de l’assurance chômage, de l’aide sociale ou des programmes de requalification professionnelle. On déconseille, tout autant, les compressions généralisées dans les programmes de santé, d’aide financière aux familles et de logement. S’il faut faire des coupes à tout prix, qu’on les fasse de façon fine et ciblée, afin d’épargner les plus démunis. « En réduisant les dépenses en faveur des investissements sociaux aujourd’hui, on pourrait nuire au développement des enfants à long terme et compromettre les chances d’emploi des individus et leurs perspectives de bien-être à l’avenir », dit-on.

 

L’OCDE suggère aussi que les gouvernements regardent du côté des revenus, en élargissant leurs bases d’imposition, en réduisant leurs différentes taxes sur l’emploi, mais aussi en « ajustant leurs systèmes fiscaux afin de tenir compte de la montée des inégalités ».

 

Protéger la cohésion sociale

 

La situation est grave et il est urgent que « les gouvernements démontrent qu’ils peuvent répondre efficacement aux besoins de leurs sociétés », conclut le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurría. Il en va, dit-il, de la confiance de la population dans leurs institutions et de la cohésion sociale. On note déjà que la confiance des gens dans leur gouvernement national est en baisse dans plus des deux tiers des pays de l’OCDE, y compris au Canada (de 65 % à 53 %).

À voir en vidéo