Après le gaz de schiste, le pétrole

Quelques dizaines de personnes éparpillées sur des centaines de kilomètres poursuivent le même objectif : faire échouer le projet de pipeline Énergie Est. Ils comptent forcer TransCanada à faire une croix sur son projet d’investissement de 12 milliards de dollars au terme d’une guerre pour l’opinion publique.

Le géant du secteur de l’énergie souhaite acheminer 1,1 million de barils de pétrole brut par jour de l’Alberta et de la Saskatchewan dans l’est du pays par le biais du pipeline Énergie Est. Le pétrole terminerait sa course notamment dans les deux raffineries québécoises — Suncor à Montréal et Valero à Lévis — ainsi que dans la raffinerie néo-brunswickoise Irving à Saint-Jean. Quelque 700 000 barils, selon des groupes environnementaux, seraient chaque jour mis de côté dans des terminaux maritimes dans les ports de Gros-Cacouna et de Saint-Jean avant d’être expédiés à l’étranger. TransCanada PipeLines croise les doigts afin d’obtenir le feu vert de l’Office national de l’énergie (ONE) d’ici à la fin de l’année 2015.

 

Le mouvement Stop oléoduc appelle la compagnie à ne pas crier victoire trop rapidement. « Ça ne sera pas aisé, mais on pense que c’est possible de faire avorter le projet », dit la porte-parole de la Coalition Bas-Saint-Laurent pour une prospérité sans pétrole, Marie-Neige Besner.

 

Le projet d’oléoduc ainsi que le terminal maritime de Gros-Cacouna à partir duquel serait exporté l’équivalent de dizaines de milliers de barils de pétrole issu des sables bitumineux, suscitent déjà leur lot d’inquiétudes.

 

Le mouvement Stop oléoduc s’appuie désormais sur 12 comités régionaux. Il y en avait trois il y a moins de trois mois. Souhaitant provoquer une mobilisation populaire « assez grande » pour faire avorter le projet d’oléoduc Énergie Est, le regroupement citoyen s’affaire à rendre disponible de l’« information alternative » sur le projet de pipeline de 4500 kilomètres. « C’est notre première mission. On s’y attelle dès maintenant », dit Mme Besner, déplorant que « la majorité de l’information disponible [à l’heure actuelle] provien[ne] de la compagnie ou bien de l’ONE ».

 

Le mouvement Stop oléoduc conscientisera les propriétaires des terrains dans la mire de TransCanada pour héberger le pipeline Énergie Est. D’ailleurs, la plupart d’entre eux ont récemment reçu la visite de représentants de la compagnie pour effectuer sur leur terrain des travaux d’arpentage et des relevés environnementaux. « Il y a une responsabilité avec le fait d’accepter cela », soutient Mme Besner.

 

Le mouvement Stop oléoduc veut profiter à fond de l’expertise développée par les groupes citoyens opposés à l’exploration et l’exploitation des gaz de schiste au Québec. « Eux, ils regroupent déjà une multitude de comités opposés au gaz de schiste, mais aussi aux pipelines. Ils ont décidé d’embarquer avec nous dans l’aventure », se réjouit Mme Besner.

 

Le Mouvement presse le gouvernement fédéral de confier l’examen du projet Énergie Est à l’Agence canadienne d’évaluation environnementale. Pas seulement à l’ONE. « Il s’agirait de la première réussite qu’une mobilisation pourrait entraîner », souligne-t-elle.

 

En plus des risques de déversement dans des étendues d’eau, dont des sources d’approvisionnement en eau potable névralgiques, les opposants comptent insister au cours des prochains mois sur les émissions de gaz à effet de serre entraînées par le pipeline Énergie Est. Chose certaine, « s’il y a une évaluation environnementale qui est faite en bonne et due forme, les gens [une fois conscients des impacts sur l’environnement du projet Énergie Est] vont se mobiliser », soutient le responsable de la campagne Climat-énergie de Greenpeace Canada, Patrick Bonin. Greenpeace ajoute sa voix à ceux réclamant une évaluation environnementale indépendante sur le projet d’oléoduc, ainsi que le terminal maritime de Gros-Cacouna où des navires-citernes seraient chargés de pétrole brut tout près du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.

 

La population ne doit pas préjuger de la mobilisation populaire contre Énergie Est de TransCanada à la lumière de celle contre l’inversion du sens d’écoulement de la canalisation 9B d’Enbridge, qui est enfouie déjà depuis près de 40 ans. « C’est plus facile de bloquer un pipeline qui n’existe pas. Je suis certain que les gens, comme ils l’ont fait sur la question du Suroît ou des gaz de schiste, ne seront pas bernés par des campagnes de relations publiques », affirme M. Bonin, tendant la main aux syndicats afin qu’ils se rallient aux opposants au projet de TransCanada.


L’avantage du temps

 

Par ailleurs, contrairement aux opposants au projet d’inversion du flux du pipeline 9B d’Enbridge, les opposants au pipeline Énergie Est ont « du temps » devant eux, ajoute Marie-Neige Besner.

 

Des lobbyistes de TransCanada sont toujours en discussion avec le gouvernement du Québec « pour trouver la bonne façon pour analyser notre projet d’un point de vue environnemental », indique le porte-parole de la compagnie, Philippe Cannon. Après avoir effectué quelque 60 séances d’information sur le projet de pipeline Énergie Est, y compris une vingtaine au Québec, TransCanada « est en train de monter [son] application [sic] pour l’ONE ». Elle souhaite la déposer au cours de la prochaine année, question d’avoir en main l’autorisation de l’ONE d’ici deux ans.

 

TransCanada dit être sensible aux préoccupations des voisins du pipeline qui serait enfoui d’un à 1,5 mètre de profondeur, notamment en laissant la porte ouverte à une modification de son tracé jusqu’à la fin de l’examen du projet par l’ONE. Le maire de Saint-Augustin-de-Desmaures, Marcel Corriveau, est pour l’instant le seul au Québec à être parvenu à convaincre TransCanada de déplacer la route projetée de la canalisation.

 

La Fédération des Chambres de commerce du Québec (FCCQ) appuie la tenue d’une consultation parallèle en sol québécois, d’autant plus que celle-ci contribuerait à l’acceptabilité sociale du projet. « Mais, l’acceptabilité sociale, ce n’est pas l’unanimité sociale », précise le directeur Stratégie et affaires économiques, François-William Simard. Le projet proposé par TransCanada est « vital » non seulement pour l’industrie pétrochimique, mais également pour l’économie québécoise, selon la FCCQ. « C’est un projet dont on ne peut pas se passer », fait-il valoir. Le regroupement des chambres de commerce sera « très présent » sur la scène publique afin de s’assurer que le Québec « ne ferme pas la porte à d’aussi importantes retombées économiques » pour des « considérations quelconques ».

 

De son côté, le gouvernement péquiste a affiché un préjugé favorable au projet, mais il affichera clairement ses couleurs seulement après la réalisation d’« études approfondies ».

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