L’Irlande, toujours face à ses démons

Après des années d’austérité, l’Irlande va mieux. À Dublin, on se réjouit de la sortie officielle du plan de sauvetage bien que la question des impayés risque de tout faire dérailler.
Photo: Agence France-Presse (photo) Peter Muhly Après des années d’austérité, l’Irlande va mieux. À Dublin, on se réjouit de la sortie officielle du plan de sauvetage bien que la question des impayés risque de tout faire dérailler.
C’est l’une des plus belles vues de Dublin. Du sommet de Park Place, un immeuble de bureaux moderne, le regard s’étend très loin au-dessus de la capitale de l’Irlande, dans un ciel presque transparent en cette belle journée de fin d’automne. Mais Shane O’Sullivan n’a guère le temps de la contempler. Le patron de la division de recouvrement des crédits impayés de Permanent TSB, une banque irlandaise, se trouve au front de la principale bataille économique du pays. Il utilise d’ailleurs un langage presque guerrier : « Il n’y a désormais plus aucun endroit où nos clients peuvent se cacher. »

Sous ses ordres, 300 personnes — trois fois plus qu’il y a deux ans — travaillent à chasser les mauvais payeurs ou à tenter de trouver une solution avec eux. Un panneau électronique qui surplombe l’une de ses équipes indique le bilan à la mi-journée : « 288 appels téléphoniques ; 34 800 euros collectés ; objectif du jour : 90 000 euros ».

Depuis 18 mois qu’il a rejoint Permanent TBS, M. O’Sullivan s’attaque à une bombe à retardement dont les dirigeants de l’Irlande n’ont, pendant longtemps, pas voulu discuter : les retards de remboursement des ménages qui se sont endettés pour acheter leur logement avant la crise. Aujourd’hui, 20 % des prêts immobiliers y sont remboursés avec retard. Cela représente 182 000 crédits dans le rouge, ce qui est énorme pour un pays de 4,5 millions d’habitants. Et pour près des trois quarts d’entre eux, le débiteur a plus de trois mois de retard et plus d’un an pour un peu moins de la moitié.

Certes, à Dublin, on pense plutôt à se réjouir de la sortie officielle du plan de sauvetage que l’ex-Tigre celtique avait négocié, en 2010, avec la « troïka » de bailleurs de fonds — Commission de Bruxelles, Banque centrale européenne (BCE) et Fonds monétaire international. De fait, après des années d’austérité, le pays va mieux. Mais la question des impayés risque de tout faire dérailler. « C’est la principale question économique intérieure. Pour que la reprise ait vraiment lieu, il faut s’y attaquer », estime Ciaran Callaghan, spécialiste bancaire à Merrion Stockbrokers.

Les impayés sont la conséquence de l’explosion de la gigantesque bulle immobilière du pays il y a six ans. Les prix ont quadruplé en quinze ans, avant de chuter de moitié depuis 2007, entraînant dans leur dégringolade l’intégralité du système financier du pays.

Des six banques d’avant la crise, il n’en reste que trois, toutes nationalisées, au moins partiellement. L’État a dû injecter 64 milliards d’euros, soit 40 % du produit intérieur brut (PIB), pour les sauver. C’est de là que vient la crise irlandaise, pas d’un problème macroéconomique.

Gigantesque dilemme

Avec la récession, de très nombreux Irlandais se sont retrouvés au chômage, incapables de rembourser leur prêt. Mais ils ne peuvent pas non plus vendre leur logement, dont le prix, aujourd’hui dévalué, ne couvrirait pas leur emprunt, contracté au plus haut de la bulle.

Pour l’Irlande, cela représente un gigantesque dilemme. D’un côté, beaucoup de familles risquent la saisie de leur logement, ce qui pourrait provoquer une grave crise sociale. De l’autre, ces impayés enfoncent les banques, plombent leurs comptes et les empêchent de se remettre à prêter pour relancer l’économie. Entre ces deux maux, les autorités irlandaises marchent sur la corde raide, sans avoir jamais vraiment choisi.

Socialement, l’impact est déjà évident. Au Citizens Information Board, un organisme fournissant des informations légales gratuites, un centre d’appels entièrement consacré aux impayés a dû être ouvert en 2012. Le téléphone y sonne sans cesse. « Nous avons en ligne des gens qui sont généralement au chômage, souvent avec des problèmes de santé. Leur idée initiale est simplement d’abandonner leur maison, de tout plaquer. Mais quand ils se rendent compte que cela n’annulerait pas leur dette, c’est un gros choc », explique Rachel Downes, qui gère le centre.

Peter, 61 ans, a eu de la chance. Mais il a frôlé la catastrophe. En 2007, emporté par l’enthousiasme de la bulle, et avec trois enfants adolescents, il a emprunté 120 000 euros supplémentaires, hypothéqués sur sa maison, alors évaluée à 620 000 euros. Elle en vaut aujourd’hui moitié moins, et s’il n’a pas perdu son emploi de comptable, son salaire a été fortement réduit. Devant une pinte de Guinness, il rumine son cas : « Je ne pouvais plus rembourser. J’ai essayé d’appeler les banques, mais c’était impossible d’engager un dialogue. Je n’avais jamais deux fois de suite la même personne, et les centres d’appels étaient souvent basés à l’étranger. »

Avec douze mois de retard dans ses remboursements, Peter s’est retrouvé devant un juge. « J’ai eu de la chance. Il a été compréhensif », dit-il. Ses remboursements ont été étalés dans le temps. « Mais ça me mange encore 40 % de mon salaire, et ça a pris quatre ans de stress pour trouver une solution », ajoute-t-il.

Longtemps, les banques ont préféré ignorer le problème. Bien sûr, elles ont été obligées de passer d’importantes provisions pour tenir compte des impayés. Mais forcer leurs clients à trouver une solution rapide, c’était prendre le risque de cristalliser leurs pertes, à des niveaux potentiellement très élevés. « Personne ne sait si les provisions sont suffisantes, si bien qu’on ne peut pas exclure une nouvelle injection de capital l’année prochaine », explique M. Callaghan, de Merrion Stockbrokers. Les banques étant nationalisées, cet argent viendrait probablement de l’État, et risquerait de faire replonger les finances publiques. M. Callaghan estime que ce scénario du pire est improbable ; la plupart des économistes sont d’accord avec lui. Mais le système bancaire irlandais a plus d’une fois réservé de mauvaises surprises par le passé.

Les gros yeux à Dublin

Face à cette situation difficile, l’Union européenne, et particulièrement la BCE, a fait les gros yeux à Dublin. Elle a mis la pression sur les établissements bancaires, pour que ceux-ci s’occupent, enfin, de leurs impayés. À cela s’est greffé un problème légal : une loi mal rédigée, qui a laissé un vide juridique, interdisant les saisies immobilières aux banques qui n’avaient pas demandé le remboursement complet du prêt avant le 1er décembre 2009.

En juillet 2011, un juge s’en est rendu compte et a de facto bloqué toute nouvelle saisie. Là encore, l’Europe a fait pression pour que Dublin rectifie le tir et se dote d’une nouvelle loi sur les faillites. C’est chose faite depuis juillet.

C’est pour cela que, chez Permanent TSB, les impayés sont désormais une priorité. Plus question de laisser passer le moindre retard de paiement. Les lettres de poursuites légales ont été récemment envoyées. « Nous avons 3000 saisies potentielles dans les tuyaux », affirme M. O’Sullivan. Il ajoute immédiatement que beaucoup d’entre elles ne seront jamais exécutées : la menace peut servir d’électrochoc et pousser le propriétaire à accepter une solution.

Pour David Hall, de l’Association irlandaise des détenteurs de prêts immobiliers, une telle approche est pourtant inadmissible. « Les contribuables ont payé pour sauver les banques. Et maintenant, ce sont elles qui écrasent les emprunteurs. » Lui prévoit une vague de 10 000 à 20 000 saisies immobilières : « On risque la révolte sociale. »

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Sortie de crise

L’Irlande sera le premier pays à se dégager de la tutelle de la « troïka » de ses bailleurs de fonds, la Banque centrale européenne, la Commission de Bruxelles et le Fonds monétaire international (FMI). Quel sort attend les quatre autres États — le Portugal, la Grèce, l’Espagne (partiellement soutenue) et Chypre — qui, au bord du défaut de paiement, ont dû se résoudre à appeler à l’aide ? Les scénarios de sortie de crise divergent.

Portugal L’espoir est permis Bénéficiaire d’une aide de 78 milliards d’euros, au printemps 2011, Lisbonne est censé quitter le joug de la « troïka » à la fin du premier semestre 2014. « L’opération est possible, si le pays ne fait pas de faux pas », juge une source européenne. Lisbonne a déjà testé les marchés en émettant — avec succès — des emprunts.

Le pays a également assuré ses arrières en rééchelonnant une partie de sa dette pour réduire les sommes à emprunter dès 2014. Enfin, l’économie portugaise envoie quelques signaux positifs avec une croissance qui repart progressivement (+ 0,2 % au troisième trimestre). Mais l’équilibre reste précaire et la situation politique, tendue. Le budget 2014, qui prévoit encore 3,9 milliards d’euros d’économies, pourrait être reconsidéré par la Cour constitutionnelle, qui a déjà invalidé diverses mesures d’austérité. Assez pour tout faire déraper. Quand bien même 2014 se passerait sans encombre, nombre d’économistes jugent plus prudent que Lisbonne utilise une ligne de crédit de précaution que lui accorderait le Mécanisme européen de stabilité, ce qui supposerait le maintien d’un contrôle.

Espagne La « miraculée » Pas un mois ne passe sans que le premier ministre conservateur, Mariano Rajoy, vante les progrès réalisés par l’Espagne. Plus personne, il est vrai, n’évoque le recours à un plan de sauvetage que l’on disait imminent à l’été 2012.

L’aide internationale accordée aux banques ibériques a suffi pour soutenir le pays laminé par l’explosion de la bulle immobilière et bancaire. Sur les 100 milliards d’euros de crédits accordés en juin 2012, le pays en a utilisé environ 40 pour sauver ses banques et effectuer le nettoyage ad hoc. Après un dernier examen fin 2014, la surveillance devrait cesser. « Le pire est passé, le temps est venu de la croissance », affirmait M. Rajoy au Monde, le 10 décembre.

Grèce Le spectre d’une nouvelle aide Premier pays à avoir demandé une assistance en avril 2010, la Grèce pourrait être le dernier à s’affranchir de la « troïka ». Officiellement, Athènes doit subir son dernier examen fin 2014. Mais, après les divers retards et rebondissements (complément du plan initial de 110 milliards par un autre de 165 milliards, rééchelonnement et réduction d’une partie de la dette), plus personne n’ose s’avancer sur ce qu’il adviendra fin 2014.

Une chose est sûre, le pays, désormais en excédent primaire (hors paiement des intérêts de la dette), ne devrait pas avoir à emprunter aux marchés financiers avant 2016, voire 2017. Mais, avec une dette qui représente plus de 157 % du PIB au quatrième trimestre 2012, une économie encore mal en point et des marchés encore tendus, rien n’exclut que la Grèce négocie à nouveau le rééchelonnement de ses remboursements, voire une réduction de son énorme créance.

Chypre Une économie à réinventer La débandade de l’économie chypriote, qui prospérait grâce à un secteur bancaire disproportionné (750 % à 800 % du PIB) et peu regardant sur l’origine des fonds, s’est traduite par une aide de 10 milliards d’euros de l’Europe et du FMI, en mars 2013. Celle-ci doit prendre fin en 2016.

Chypre est en récession : la croissance ne devrait pas revenir avant 2017, date à laquelle la contraction de l’économie aura atteint 20 % par rapport à son niveau d’avant la crise de 2012, a estimé le cabinet d’audit Ernst and Young dans une étude publiée jeudi 12 décembre. Chypre devra donc trouver un autre modèle économique pour s’en sortir.

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