Le monde moderne a failli les exterminer ; Internet les a sauvés

Almir Narayamoga Surui : « Celui qui est à l’écoute de la forêt peut la comprendre, et même communiquer avec elle. »
Photo: Thomas Pizer Aquaverde Almir Narayamoga Surui : « Celui qui est à l’écoute de la forêt peut la comprendre, et même communiquer avec elle. »

Le chef Almir Narayamoga Surui et les siens ont troqué leurs arcs et leurs flèches pour des téléphones intelligents afin de sauver de la disparition leur tribu en même temps que leur bout de forêt amazonienne.

 

En 1969, une demi-douzaine d’années avant la naissance du chef Almir, son peuple est entré pour la première fois en contact avec la civilisation moderne. Comptant alors, selon les uns, au moins 800 membres, selon d’autres, environ 5000 membres, les Suruis, une tribu indigène de la forêt amazonienne du Brésil, ont tout de suite été décimés par la tuberculose, la grippe et d’autres maladies arrivées de l’extérieur, au point de ne plus être que 250 personnes deux ans plus tard. Au moment d’être choisi chef, au début des années 90, le chef Almir doit défendre son territoire contre les coupes forestières sauvages qui le forcent, en 2007, à se réfugier aux États-Unis après que sa tête eut été mise à prix. Il reviendra de son exil avec un ordinateur sous le bras, et une idée qui allait faire du chemin.

 

Cette idée était de se servir d’Internet pour faire connaître son peuple au monde entier et dénoncer le sort réservé à leur milieu de vie. Aidés par les créateurs de la plateforme Internet Google Earth, les membres de la tribu ont réalisé un portrait virtuel de leurs us et coutumes à l’aide de fiches techniques, d’animations 3D et d’entrevues vidéo réalisées par les plus jeunes auprès des aînés. Armés de téléphones intelligents équipés de GPS, les Suruis ont aussi commencé à répertorier, photographier et géolocaliser les cas de coupes forestières illégales sur leur territoire, rendant la vie beaucoup plus difficile aux autorités qui auraient préféré les ignorer.

 

« Les gens de Google ont d’abord refusé, mais je suis très persistant », a expliqué le chef Almir au Devoir, il y a deux semaines, en marge du 6e World Entrepreneurship Forum, qui se tenait, cette année, à Singapour, et où l’histoire des Suruis était présentée comme un exemple, à la fois inhabituel et inspirant, d’esprit entrepreneurial. « Ils ont jugé cette première expérience tellement positive qu’ils sont en train de la répéter avec d’autres peuples en Afrique. »

 

Développement durable

 

Aujourd’hui, la tribu suruie compte environ 1400 individus dans 25 villages répartis tout autour d’un îlot de verdure de 250 000 hectares de forêt à 95 % vierge, comme autant de postes de garde autour de leur patrimoine commun. « Notre projet n’a pas seulement servi à faire connaître notre culture au reste du Brésil et à l’étranger. Il nous a aussi aidés à la retrouver et à la faire revivre, particulièrement pour les plus jeunes », se félicite le chef au regard vif et au rire facile.

 

« Nous ne disons pas que notre territoire est intouchable, ajoute-t-il. Nous disons seulement qu’il doit être développé dans une perspective qui ne soit pas seulement à court terme. Il est de notre devoir de penser aux générations qui nous suivront. »

 

D’une stratégie d’abord surtout défensive, les Suruis sont maintenant en train de mettre en branle un « grand plan » de développement échelonné sur 50 ans et subdivisé en une douzaine de programmes comprenant chacun de nombreux projets. Il y est notamment question de développement durable, de sécurité alimentaire, d’environnement, de santé, d’éducation, de valorisation de la culture, de transport, d’énergie et de gouvernance.

 

« On discute ensemble de ce plan depuis 1997. Il exprime les désirs et les besoins de notre communauté, explique en portugais le représentant des Suruis qui s’est coiffé, pour la conférence du WEF, de sa couronne faite de plumes d’aigles, d’aras et d’autres perroquets. En tant que chef, je me vois surtout comme un coordonnateur dont le rôle est d’aider l’expression et la réalisation des idées de la tribu. »

 

Ce « grand plan » continuera de faire appel aux technologies de l’information. On a déjà commencé, notamment, à les utiliser pour faire la recension des types et de l’état des arbres sur le territoire pour en établir de façon rigoureuse les propriétés environnementales afin de pouvoir les monnayer par la suite sur les marchés internationaux sous forme des crédits de carbone. On compte aussi planter des millions d’arbres et augmenter les ventes de produits agricoles et artisanaux portant la marque « Surui ».

 

Un pont entre les cultures

 

Les nombreux changements intervenus ces dernières années et l’introduction de toute cette quincaillerie technologique n’ont pas manqué de bousculer un peu les habitudes des anciens, admet le chef Almir. « Mais ils comprennent aussi qu’il en va de notre survie et que si ces changements n’avaient pas été apportés, on ne serait plus là aujourd’hui. »

 

La vie n’a pas toujours facile, non plus, pour les jeunes qui doivent s’exiler, la semaine, dès qu’ils vont à l’école secondaire, et qui doivent ensuite s’éloigner de 600 km avant de trouver une première université. On n’a pas de mal à convaincre les jeunes de revenir dans leurs villages pour le moment. Ils sont heureux de pouvoir apprendre leur langue et leurs modes de vie traditionnels.

 

« On cherche une façon de faire le pont entre les cultures sans que l’une prenne le dessus sur l’autre, dit le jeune chef des Suruis. Notre programme de revalorisation de notre culture ne vise pas seulement à la faire connaître, mais aussi à montrer que nous avons, nous aussi, des choses à apprendre aux autres peuples. L’une d’elles est de donner un exemple de rapport plus harmonieux avec la nature. Celui qui est à l’écoute de la forêt peut la comprendre, et même communiquer avec elle. »


Le Devoir était l’invité du World Entrepreneurship Forum qui s’est tenu du 30 octobre au 2 novembre à Singapour.

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