La guerre entre Wall Street et la City s'intensifie

Arc-en-ciel sur la City de Londres, le quartier de la finance.
Photo: Agence France-Presse (photo) Adrian Dennis Arc-en-ciel sur la City de Londres, le quartier de la finance.
Bill de Blasio, tombeur de Wall Street ? Dans les salles de marché de Manhattan, certains s’en inquiètent. « Ce n’est pas très bon pour nous », juge un gestionnaire de fonds. Le démocrate, élu, mardi 5 novembre, à la tête de New York, a en effet la réputation d’être bien moins « pro-finance » que son prédécesseur, Michael Bloomberg.

Imaginez ! Pour gonfler les recettes municipales, il propose d’augmenter l’impôt sur le revenu des contribuables gagnant plus de 500 000 $US par an. Une provocation presque impardonnable dans la capitale américaine de la finance. Et ce n’est pas tout : Bill de Blasio traîne la réputation d’être favorable à une régulation stricte des activités bancaires… « En la matière, ce n’est pas lui qui décide et son impôt sur les riches est plus symbolique qu’autre chose », nuance Gregori Volokhine, président de la société de gestion financière Meeschaert Financial Services, installée près de Central Park. « Peut-être, mais cela crée une atmosphère défavorable aux affaires », s’exaspère un courtier de hedge fund, pas loin d’aller poser ses valises à Londres.

Derrière l’élection du démocrate, c’est aussi la bataille entre Wall Street et la City pour le leadership financier mondial qui se joue. « Londres est un sérieux concurrent pour New York », s’inquiétait récemment Michael Bloomberg. Il n’est pas seul à le penser.

Si la capitalisation boursière du New York Stock Exchange dépasse les 14 700 milliards de dollars, contre 3850 milliards sur le London Stock Exchange, la capitale britannique est considérée comme la première place financière mondiale par l’index Global Financial Centres. Outre la Bourse, elle concentre en effet les principaux marchés mondiaux tels que ceux des changes, des métaux ou des produits financiers complexes. Et depuis quelques mois, elle ne ménage pas ses efforts pour éclipser sa concurrente américaine.

En témoignent les surprenantes prises de position du Canadien Mark Carney, le nouveau gouverneur de la Banque d’Angleterre. Le 24 octobre, il a ainsi déclaré qu’il ne fallait pas considérer avec « horreur » la possibilité que « d’ici à 2050, les actifs bancaires britanniques pèsent neuf fois le produit intérieur brut du pays », contre cinq aujourd’hui. Des propos qui ont réjoui les financiers de la City. Et fait s’étouffer les pro-régulation. « On a l’impression qu’il a oublié le rôle qu’ont joué les banques dans la crise », s’inquiète Dennis Kelleher, président de Better Markets, ONG anglo-saxonne luttant pour la transparence financière.

Ce n’est pas tout. Londres affiche clairement ses deux ambitions pour l’avenir : devenir la première place de la finance islamique mondiale et le principal centre de négoce offshore du yuan, la devise chinoise. En octobre, le gouvernement de Sa Majesté a, coup sur coup, lancé la première émission obligataire certifiée conforme à la charia par un État non musulman, et pris les mesures nécessaires pour simplifier l’installation des banques chinoises sur son territoire. Une petite révolution.

« La City est bien plus ouverte à l’international que Wall Street », analyse Georges Ugeux, patron de la banque d’affaires Galileo Global Advisors, à New York. « Elle mise sur l’expansion des marchés émergents, alors que New York reste centrée sur le marché américain. »

Autant dire que la page de l’après-crise, où le Royaume-Uni promettait de mettre un terme aux excès de ses courtiers, semble tournée. « La capitale anglaise joue de nouveau la carte de la régulation moins sévère pour attirer les financiers », commente Benoît Lallemand, analyste chez Finance Watch. Ces derniers mois, nombre d’établissements américains ont ainsi transféré une partie de leurs activités sur le marché londonien des produits dérivés. Et cela, pour échapper à une régulation américaine — loi Dodd-Frank — plus contraignante en la matière…

À côté de l’offensive britannique, le lobby bancaire américain paraît presque timide. Pour ne pas dire sonné, depuis que l’un de ses principaux porte-voix, le charismatique p.-d.g. de JP Morgan, Jamie Dimon, a été mis en cause dans une série d’affaires financières.

Mais Wall Street n’a pas dit son dernier mot. D’abord, Bill de Blasio pourrait s’avérer moins dur avec les financiers que ne le redoutent certains. Voire très amical. Parmi les donateurs ayant contribué à sa campagne électorale, on retrouve en effet des patrons… de hedge funds. « Il est pragmatique, et sait que le secteur est essentiel à l’économie de la ville », commente Yann Coatanlem, président du think tank Club Praxis.

Ensuite, si la loi Dodd-Frank est pour l’instant plus sévère que les régulations européennes, cela pourrait ne pas durer. Bruxelles planche sur des directives qui, une fois votées, s’appliqueront outre-Manche. Et le régulateur financier britannique, qui projette de durcir les règles de gouvernance boursière afin de protéger les actionnaires minoritaires, reste vigilant. « Ceux qui sont partis là-bas reviendront chez nous en courant », assure un courtier de Manhattan.

Enfin, la puissance de Wall Street repose pour l’essentiel sur celle de l’économie américaine. Tant que les États-Unis seront la première puissance économique mondiale, New York restera la place boursière dominante, car c’est ce qui attire les capitaux en premier chef. « C’est vrai, pour l’instant », approuve M. Volokhine. Avant de conclure : « Si la concurrence doit venir de quelque part, ce sera moins de Londres que de Singapour ou Hongkong. »


Par Marie Charrel