Libre-échange Canada-UE: un appui sans réserve du Québec

L’Accord économique et commercial global entraînera une hausse des exportations québécoises vers les 28 pays de l’Union européenne, selon le ministre Nicolas Marceau.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’Accord économique et commercial global entraînera une hausse des exportations québécoises vers les 28 pays de l’Union européenne, selon le ministre Nicolas Marceau.

Entrevoyant des «gains significatifs» pour l’économie québécoise, le gouvernement péquiste appuie sans réserve l’entente de principe sur le vaste accord de libre-échange conclue entre le Canada et l’Union européenne au terme de quatre ans et demi d’intenses négociations.

L’Accord économique et commercial global (AECG) entraînera une hausse des exportations québécoises vers les 28 pays de l’Union européenne à hauteur de 2,3 milliards de dollars par année, en plus de créer plus de 15 000 emplois permanents à l’intérieur des frontières québécoises, selon le ministre des Finances et de l’Économie du Québec, Nicolas Marceau. « Nous ne pouvons pas laisser passer cette occasion », a déclaré M. Marceau, vendredi après-midi.

 

Le gouvernement du Québec a toutefois accordé son appui politique au projet d’accord de libre-échange Ottawa-Bruxelles à quelques heures seulement de la signature de l’entente de principe par le premier ministre canadien, Stephen Harper, et le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, à Bruxelles. « Nous l’avons accordé après avoir obtenu des garanties formelles du fédéral [selon lesquelles il compenserait les pertes encourues par les producteurs de lait et de fromage à la suite de l’entrée en vigueur de l’AECG] », a indiqué M. Marceau.

 

Le cas du fromage

 

Le négociateur en chef pour le gouvernement du Québec, Pierre Marc Johnson, disait avoir appris seulement lundi, journée de l’Action de grâce, la bénédiction du gouvernement conservateur à la demande de l’Union européenne de vendre beaucoup plus de fromage au Canada. « Ils nous ont dit : “ C’est 17 500 tonnes [supplémentaires] ”. On a dit : “ Est-ce qu’on a bien compris ? Il y a peut-être un zéro de trop ?”»
 

Après avoir mis de côté son sandwich à la dinde, M. Johnson a alerté l’équipe de la première ministre du Québec, Pauline Marois. « Ce n’est pas pour rien qu’ils nous l’ont dit lundi soir dernier. […] Ils savaient qu’on ne serait pas contents. » Craignant la réaction du gouvernement du Québec, les responsables canadiens « étaient un peu tendus », se rappelait M. Johnson vendredi.


Ne partageant pas l’analyse d’Ottawa selon laquelle le marché canadien serait en mesure d’absorber l’entrée en scène de 17 500 tonnes supplémentaires de fromage européen sans encombre en raison de la croissance de consommation de fromage au pays, les premières ministres québécoise Pauline Marois et ontarienne Kathleen Wynne ont lancé une « offensive » contre leur homologue fédéral qui a abouti avec un accord, jeudi, à la veille de la signature de l’entente de principe entre MM. Harper et M. Barroso. Elles ont exigé des mesures compensatoires pour les producteurs de lait et de fromage. Elles les ont obtenues. « On est satisfaits. Ils les ont écrites. [D’autre part,] une des choses qu’on demandait : c’est qu’au moment de l’annonce, ça soit dit publiquement [par M. Harper] qu’il y aurait compensation », a expliqué M. Johnson.

 

Les fromagers du Québec craignent de ne pas pouvoir faire le poids devant leurs rivaux européens lorsque les quotas de fromages européens passeront de 13 000 à 30 000 tonnes au Canada. Le gouvernement fédéral, lui, anticipe une perte de part du marché intérieur « minime » et « temporaire » pour les producteurs de fromages canadiens. Cela dit, « le gouvernement du Canada va compenser pleinement tout impact négatif sur cette industrie », a répété M. Harper.

 

Si les producteurs canadiens de fromage criaient vendredi à la trahison, les producteurs de porcs et de bovins voyaient d’un très bon oeil le projet d’accord de libre-échange.

 

En sonnant le glas de la totalité des tarifs douaniers de l’Union européenne et du Canada sur les produits industriels, l’AECG ouvrira toutes grandes les portes d’un « marché [européen] sans tarif » aux entreprises québécoises, duquel seront tenus à l’écart leurs concurrents américains, japonais et chinois, s’est réjoui le ministre québécois.Le Canada et le Québec bénéficieront également d’un « accès incomparable » au marché d’approvisionnement public européen (environ 3000 milliards de dollars sur un an). « L’Union européenne accordera aux entreprises canadiennes un accès privilégié entre autres aux secteurs de l’énergie, des technologies de l’information, du génie, de l’architecture et de l’environnement », a souligné M. Marceau. Les secteurs de l’aluminium, des bois sciés, des équipements lourds, ainsi que de la transformation alimentaire en retireront des « gains significatifs », selon lui.

 

En contrepartie, les entreprises européennes pourront participer aux appels d’offres majeurs - 8 millions de dollars et plus - lancés par les provinces et municipalités canadiennes.

 

Le Canada et l’Union européenne soutiennent avoir réussi à mettre la table pour une hausse des échanges de biens et de services de plus de 20 % entre eux sans pour autant avoir sacrifié leurs « intérêts défensifs et offensifs ».

 

En plus des industries culturelles, le gouvernement du Québec s’est assuré de placer les secteurs de l’éducation, de la santé et des services sociaux, de même que les achats de biens et services stratégiques d’Hydro-Québec à l’extérieur de la portée de l’AECG.

 

« Depuis les années 1970, les gouvernements canadiens qui se sont succédé ont voulu une entente de libre-échange avec l’Europe. Aujourd’hui nous pouvons finalement dire : C’est mission accomplie », s’est réjoui le premier ministre du Canada, Stephen Harper, au siège de la Commission européenne à Bruxelles.
 

Les fabricants canadiens, mais également les entreprises de services, auront accès à un marché de quelque 500 millions de consommateurs potentiels. « [C’est] un marché qui est encore plus vaste que l’ALENA [Accord de libre-échange nord-américain] », a fait remarquer M. Harper.

 

L’AECG sera « de loin » le partenariat commercial « le plus ambitieux » de l’histoire canadienne, a-t-il poursuivi. Celui-ci pourrait faire grimper de 12 milliards de dollars le produit intérieur brut (PIB) canadien - et de 2,2 milliards de dollars le PIB du Québec - tout en créant de 80 000 à 100 000 emplois « bien rémunérés » d’un océan à l’autre. « De notre côté de l’Atlantique, toutes les régions, toutes les provinces tireront un avantage de l’AECG », a dit le premier ministre canadien, qui a pris soin de remercier les 10 premiers ministres provinciaux « sans exception » pour leur appui à l’entente de principe.

 

Prochaines étapes

 

Après avoir été passées au crible par des équipes de juristes et de traducteurs européens et canadiens, les quelque 300 pages de l’AECG devront être approuvées par les chefs de gouvernements canadien et européen, puis par les dix provinces canadiennes ainsi que les 28 États de l’UE, ce qui pourrait s’échelonner sur les 18 à 24 prochains mois.

 

L’accord de libre-échange entrera en vigueur techniquement dès son adoption par le Parlement du Canada, mais aura tout son mordant une fois que les provinces auront modifié leur législation afin de s’y conformer. Le nombre de pays avec qui le Canada a un accord de libre-échange bondira alors de 14 à 42. « [Il s’agit de] près de la moitié du marché mondial », a précisé M. Harper.

 

Le renforcement de la protection des brevets pharmaceutiques exercera une pression à la hausse sur les prix des médicaments, a admis le premier ministre canadien, mais « pas avant une décennie ». Encore là, Ottawa promet de compenser le moment venu le coût supplémentaire assumé par les provinces. « Une entreprise qui subit des délais administratifs qui lui font perdre du temps pour la protection de son brevet va pouvoir arrêté le chronomètre jusqu’à deux ans par une mécanique prévue à l’entente. […] C’est extraordinaire qu’on ait fini juste avec cela ! », a dit Pierre-Marc Johnson. « Ce n’est pas une catastrophe. »


« Ce n’est pas parfait, mais c’est un accord excellent », a dit M. Harper. À ses yeux, « les gens qui s’opposeront à cette entente feront une erreur historique ». « Et ils perdront », a-t-il ajouté, montrant du doigt des « organismes extrêmes et idéologiques ». Le débat sur la pertinence de conclure d’accord de libre-échange est clos au Canada « pour la grande majorité de la population ».

 

La signature de l’entente de principe « ouvre une nouvelle ère dans la relation entre le Canada et l’Union européenne », a indiqué le chef de l’exécutif européen, José Manuel Barroso, saluant du même souffle la conclusion d’un premier accord de libre-échange avec un État du G8. « Nous avons été capables d’arriver à un équilibre satisfaisant entre nos intérêts offensifs et défensifs, a-t-il dit. Notre vision du commerce n’est pas une vision de jeu à sommes nulles où l’un gagne, l’autre perd. Pas du tout. Au contraire, je crois que c’est possible d’avoir des gains des deux côtés. C’est dans cet esprit que nous avons travaillé avec le Canada. » Conscient que tous les Européens n’auront pas « le même enthousiasme » par rapport à l’AECG, le chef de l’exécutif européen est néanmoins convaincu d’être parvenu à un « compromis excellent » avec le Canada. Maintenant, il doit s’attaquer à l’ébauche d’un accord semblable avec les États-Unis.

 

« On est assez contents », a conclu le négociateur en chef pour le gouvernement du Québec, M. Johnson. « On ne le criera pas trop fort parce qu’on ne veut pas déplaire aux Européens. »

22 commentaires
  • Robert Henri - Inscrit 19 octobre 2013 05 h 34

    Au Québec , oui mais...

    Les gouvernements avec leurs complices les financiers sont en train de nous faire passer en douce l'Accord Multilatéral sur l'Investissement auquel ils ont dû renoncer devant toutes les pressions. On a recommencé et on continue à la pièce. L'ALENA, l'Accord Asie-Pacifique, maintenant l'Europe. A-t-on jamais demandé leur avis aux citoyens ? A-t-on demandé aux producteurs de fromages fins d'ici leur avis ? Jamais. Ces libre-échangismes galopants, épidémiques, ils s'accordent des Plan Nord, sables bitumineux et autres développements inconscients et destructeurs. La destruction de notre mode de vie et de la planète continue.

    • Michel Richard - Inscrit 19 octobre 2013 14 h 03

      Les élections fédérales de 1988 ont été faites sur le thème du libre-échange Canada-États-Unis. Le parti pro-traité a gagné et le traité a été mis en place.
      Et les producteurs de fromage n'ont pas droit de véto sur les traités à être conclus par le pays !

  • Guy Lafond - Inscrit 19 octobre 2013 07 h 39

    Des fromages?


    Ça voyage bien par bateau et dans toutes les directions.

    :-)

  • Benoît Landry - Inscrit 19 octobre 2013 08 h 16

    Et l'écologie

    Dans notre monde énergivore je ne suis pas surpris de l'attitude de nos chers gouvernements, surtout celui de Harper. Encore une fois d'un point de vue écologique le choix de privilégier les producteurs de carcasses animales plutôt que des produits laitiers a été fait sans tenir compte de l'énergie nécessaire à leur production.

    À titre d'exemple simplement du point de vue de l'eau 13900 litres d'eau sont nécessaires pour produire 1 kg de viande alors que pour produire 1kg de fromage 790 litres d'eau sont nécessaires, soit 17 fois moins.

    Êtes-vous vraiment surpris que les considérations écologiques n'aient pas été prises en compte dans les choix économiques ?

    L'eau potable devient une denrée de plus en plus rares sur notre planète et nos dirigeants politiques (québécois et canadiens) n'en semblent aucunement conscient, mais ce n'est pas grave grâce à eux nous serons bientôt assez riches pour aller acheter nos ressources naturelles sur une autre planète....

  • Roland Berger - Inscrit 19 octobre 2013 09 h 09

    Une merveille cet accord

    Une merveille cet accord : Les fromagers québécois seront subventionnés pour produire moins de fromage et les Québécois achèteront davantage de fromages français. Hourra !

  • André Desgagnes - Inscrit 19 octobre 2013 09 h 38

    Accord de libre échange Canada-UE

    Merci à l'honorable Jean Charest,pour avoir initié ce projet porteur d'avenir,et aussi d'avoir nommé Pierre Marc Johnson négociateur en chef du gouvernement du Québec dans ce dossier.