Libre-échange Canada-UE - Les producteurs de boeuf français crient à la concurrence déloyale

L’entente-cadre dont on connaîtra les détails ce vendredi à Bruxelles troque une importante augmentation des exportations de boeuf canadien en Europe (on parle de 50 000 tonnes) en échange du doublement des importations de fromage européen au Canada.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir L’entente-cadre dont on connaîtra les détails ce vendredi à Bruxelles troque une importante augmentation des exportations de boeuf canadien en Europe (on parle de 50 000 tonnes) en échange du doublement des importations de fromage européen au Canada.

Paris — « Ce sera la guerre ! On ne va pas se laisser faire. » Éleveur en Bourgogne, à Saint-Martin-de-la-Mer, Jean-Pierre Fleury n’a pas l’intention de baisser les bras. À la tête d’une ferme de 300 hectares et de 450 bovins, ce producteur est considéré en France comme un gros producteur. Mais il ne fera jamais le poids à côté des milliers de têtes des élevages de l’Ouest canadien.

 

L’augmentation des quotas d’importation de boeuf canadien en Europe contenue dans l’entente de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne n’a pas tardé à faire réagir les producteurs européens. L’entente-cadre dont on connaîtra les détails ce vendredi à Bruxelles troque une importante augmentation des exportations de boeuf canadien en Europe (on parle de 50 000 tonnes) en échange du doublement des importations de fromage européen au Canada.

 

Pour Jean-Pierre Fleury, qui est secrétaire général de la Fédération nationale bovine (FNB) de France, ce sont les petits producteurs qui vont écoper des deux côtés de l’océan : les éleveurs français et les fromagers québécois. « On produit suffisamment de boeuf en Europe sans avoir besoin de celui du Canada,dit-il. Surtout que la consommation diminue. On va faire souffrir encore plus un secteur déjà en crise. » Les éleveurs de boeuf français, qui exploitent généralement de petites entreprises familiales et produisent une viande haut de gamme, ont déjà les revenus les plus bas de toute la filière agricole, soit à peine 20 000 $ nets par année.

 

Concurrence déloyale

 

Pour la FNB qui regroupe 320 000 producteurs, les importations canadiennes représentent une concurrence déloyale. « L’Europe a des normes sociales, sanitaires, environnementales et de traçabilité plus élevées que le Canada,dit Jean-Pierre Fleury. Cette concurrence est injuste. Si le Canada avait les mêmes exigences sanitaires et environnementales, il ne rentrerait pas un kilo de viande canadienne en Europe. »

 

Premier producteur de boeuf en Europe, la France se distingue par son cheptel de petite taille spécialisé dans des certaines races de marque comme les charolaises et les limousines. Depuis le scandale de la vache folle, l’Europe a les règles les plus sévères du monde en matière de traçabilité. Comme elles ne s’appliquent qu’à la vente de viande fraîche, les experts estiment que le boeuf canadien sera surtout utilisé par les restaurants et dans les plats cuisinés.

 

Surtout qu’en France, la viande canadienne a mauvaise réputation. Le printemps dernier, les journalistes de France 2 ont découvert une filière passant par le Canada d’importation de viande de cheval américaine qui contenait des substances la rendant impropre à la consommation.

 

Mais ce qui inquiète tout autant Jean-Pierre Fleury, c’est que ces nouveaux quotas servent de précédent dans les négociations que Bruxelles a aussi engagées avec Washington. « On sait bien que, dans cette affaire, le Canada est le porte-avions des États-Unis », dit-il.

 

Un veto français?

 

Alors que les abattoirs Gad, en Bretagne, viennent de licencier 800 ouvriers et que le scandale de la viande de cheval dans les plats cuisinés est encore frais, Jean-Pierre Fleury croit que les producteurs ont de bonnes chances de convaincre la France d’user de son veto contre ce traité. Le 2 octobre dernier, au Sommet de l’élevage, le président François Hollande s’était engagé à soutenir les éleveurs. Laisser l’élevage de côté serait « un non-sens économique », avait-il déclaré. Une fois signé, l’accord devra être ratifié par les 28 pays membres de l’Union européenne et accepté par les provinces canadiennes.

 

« Cet accord ressemble à une mauvaise nouvelle », confirme Cécile Lardillon de l’association française Interprofession bétail et viande qui regroupe toutes les entreprises de la filière de la viande, de l’élevage à la vente. « C’est pour éviter ces importations que nous réclamons que les plats cuisinés soient soumis aux mêmes règles de traçabilité que la viande fraîche. Des normes qui n’existent pas au Canada. »

 

À Bruxelles, Pekka Pesonen, secrétaire général de Copa-Cogeca qui regroupe 38 000 coopératives et 13 millions de producteurs européens, estime que « 50 000 tonnes de boeuf canadien, c’est énorme ! » Les importations actuelles dépassent à peine 1000 tonnes. Parmi les aspects positifs de l’accord-cadre, Pesonen note tout de même que le Canada a accepté les normes européennes interdisant l’utilisation de certaines hormones de croissance. Même s’il croit qu’il y a de la place pour améliorer l’entente, il ne croit pas vraiment qu’on pourra la modifier radicalement. Conscients que ce que perdent les éleveurs avantage les producteurs de fromage, il dit que « c’est jouable ».

 

Aujourd’hui, le commissaire européen chargé du commerce, Karel De Gucht, rendra compte du compromis aux ministres européens du Commerce réunis au Luxembourg. Signe indicatif, les ministres de l’Agriculture n’ont pas été invités. Selon nos sources, le commissaire à l’Agriculture, Dacian Cioloş, n’aurait pas sauté de joie en découvrant les termes du compromis.

 

Jean-Pierre Fleury, lui, n’en démord pas : « Dès que les premiers conteneurs de viande canadienne vont arriver en Europe, comptez sur nous pour aller les vider ! »

2 commentaires
  • Maurice Poulin - Abonné 18 octobre 2013 08 h 45

    Pour le bénéfice de qui cette entente sera-t-elle signée ?

    • Daniel Bérubé - Abonné 21 octobre 2013 16 h 40

      Des multinationnales...