Paul Desmarais «s'est éteint paisiblement»

Paul Desmarais
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Paul Desmarais

C'est une légende du monde des affaires québécois et canadien qui disparait: Paul Desmarais père est décédé la nuit dernière à l'âge de 86 ans. La nouvelle a été confirmée mercredi matin par la famille et par Power Corporation, dont il était président du comité exécutif et son actionnaire de contrôle.

La cause du décès du plus célèbre résident de Sagard n'a pas été précisée. La famille Desmarais a publié un communiqué peu avant 10 h indiquant que M. Desmarais «s'est éteint paisiblement, entouré de ses proches, au Domaine Laforest, dans la région de Charlevoix».

La première ministre et députée de Charlevoix, Pauline Marois, a immédiatement salué «un grand bâtisseur qui a contribué à faire avancer le Québec au plan économique, à bien des égards». Le communiqué de Power souligne quant à lui que Paul Desmarais père était «reconnu pour sa vision, son leadership et son sens inné de l’entreprise, ainsi que pour son attachement profond à son pays».

Selon le dernier palmarès du magazine Forbes, M. Desmarais était l'homme le plus riche du Québec avec une fortune évaluée à 4,5 milliards $. Trois Canadiens le devancent.

M. Desmarais a acquis le contrôle de Power Corporation en 1968. L'entreprise détient notamment Gesca, qui possède le quotidien La Presse. M. Desmarais a dirigé Power à titre de président du conseil et chef de la direction de 1968 à 1996, date à laquelle ses fils Paul Jr et André ont pris la relève. M. Desmarais a depuis continué à rempli des fonctions d'administrateur et de président du comité exécutif.

Power et la famille Desmarais ont indiqué que des funérailles privées seront tenues dans la «plus stricte intimité» au cours des prochains jours. Un service commémoratif suivra.

Hommage à l'Assemblée nationale

Tous les grands partis à l’Assemblée nationale ont rendu un hommage senti à Paul Desmarais, mercredi, témoignant ainsi de la grande influence politique de ce financier dans les débats des dernières décennies.

Une motion a été adoptée pour saluer sa contribution au rayonnement de Montréal et du Québec, ainsi que son implication communautaire, artistique et philanthropique.

La première ministre Pauline Marois a fait mention de son sens des affaires hors du commun, mais a surtout souligné son oeuvre de philanthrope.

«Sa grande générosité, ainsi que celle de son épouse [Jacqueline], a permis à quelques-unes de nos plus grandes institutions culturelles de se développer, de rayonner, et a permis aussi à un nombre croissant de Québécois de vivre des expériences exceptionnelles, notamment l’opéra de Montréal et le Musée des beaux-arts de Montréal», a-t-elle dit au cours du débat sur la motion lui rendant hommage.

Elle a aussi rappelé qu’il avait établi son domaine à Sagard, dans Charlevoix, la circonscription de la chef péquiste, et que les Charlevoisiens étaient attachés à lui.

Le chef libéral Philippe Couillard a pour sa part affirmé que M. Desmarais a fait figure de pionnier francophone dans le monde des affaires.

«Il fait partie de ce premier groupe de personnes qui sont allées réussir dans le milieu des affaires non seulement chez nous au Québec, au Canada, mais dans le monde entier, a-t-il dit en conférence de presse mercredi après-midi. On a par la suite assisté à une effervescence importante des francophones dans le milieu des affaires.»

Le chef parlementaire libéral, Jean-Marc Fournier, a quant à lui souligné les origines franco-ontariennes de l’entrepreneur, qui était d’ailleurs un ardent fédéraliste proche des libéraux. «Il incarne comment on peut être à la fois être fier francophone, fier Québécois et fier Canadien», a-t-il indiqué en Chambre.

Enfin, le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a quant à lui fait référence à l’influence que M. Desmarais a eue dans sa propre carrière d’homme d’affaires. Cofondateur d’Air Transat, M. Legault dit avoir lu dans sa jeunesse la biographie du grand financier. Même s’il ne l’a jamais rencontré, il a dit qu’il a été une inspiration pour lui.

«Cela a été pour moi un modèle que j’ai utilisé, d’une certaine façon, dans le développement de Transat. Monsieur Desmarais a été un homme de conviction, déterminé.»

La députée de Québec solidaire, Françoise David, a accepté de présenter conjointement la motion avec les autres chefs de parti, mais a renoncé à son droit de parole. Son collègue Amir Khadir, qui a déjà été critique de l’influence de M. Desmarais, n’a pas été lié conjointement à la motion. Mais il a exprimé ses condoléances et émis ce commentaire en marge d’une conférence de presse.

«Ce que nous souhaitons, c’est que toutes les personnes d’importance, qui exercent des positions d’influence en société, comme M. Desmarais, le fassent dans l’intérêt du bien commun et collectif, et nous espérons que ce soit le cas encore plus à l’avenir.»

La motion a été adoptée et les parlementaires ont respecté une minute de silence dans l’enceinte de l’Assemblée.

Par ailleurs, l’ancien premier ministre Jean Charest a aussi tenu à ajouter sa voix aux hommages. Maintenant associé chez McCarthy Tétrault, M. Charest était en déplacement vers Hong Kong, mercredi, mais il a émis un communiqué.

«Figure marquante du milieu des affaires québécois et canadien, M. Desmarais a été un modèle et une inspiration pour plusieurs générations de femmes et d’hommes d’affaires», peut-on lire.

«Connu et respecté internationalement, Paul Desmarais a été un réel ambassadeur du Québec et du Canada. Son histoire et son cheminement font de lui un leader de son siècle et de sa génération.»

Le milieu des affaires salue sa contribution

Mentor pour certains, visionnaire pour d’autres, le «Québec inc.» n’a pas manqué, pour sa part, de souligner la façon dont Paul Desmarais a bâti son entreprise Power Corporation.

M. Desmarais a mis sur pied un véritable empire en achetant, pour la somme symbolique de 1 $, en 1951, la petite entreprise de transport en commun qu’exploitaient ses parents.

L’ex-président et chef de la direction de Bombardier, Laurent Beaudoin, qui connaissait M. Desmarais, a expliqué en entrevue qu’il avait déjà bénéficié de ses conseils. «C’est un peu un mentor, a fait valoir M. Beaudoin. Quand vous êtes dirigeant d’une entreprise, vous êtes souvent seul. C’est bon d’avoir l’opinion de quelqu’un des fois.»

Selon celui qui a été à la tête du fleuron québécois de l’aéronautique, Paul Desmarais avait une vision hors du commun lorsqu’il était temps de conclure des transactions. «Il a pris avantage des occasions lorsqu’elles étaient là, a expliqué M. Beaudoin. Des gens comme ça, ça ne pousse pas à tous les coins de rue. Avec le départ qu’il a eu, ça prenait quelqu’un avec de la vision et un bon jugement.»

Déplorant la perte d’un ami, l’homme d’affaires Charles Bronfman, qui a connu M. Desmarais pendant plus de 30 ans, s’est souvenu de la vision de ce dernier. «Il a pris une toute petite entreprise et en a fait un empire, a-t-il confié, lorsque joint par La Presse Canadienne. Avant plusieurs, Paul avait investi en Europe et en Chine, notamment.»

Malgré leur succès dans le monde des affaires, les deux hommes n’abordaient pas le sujet des transactions financières, selon M. Bronfman. «Je ne voulais rien de lui et c’était réciproque, a-t-il confié. On discutait du Québec, du Canada et de géopolitique.» M. Bronfman a également rappelé que l’intérêt que lui et M. Desmarais avaient pour la philanthropie occupait une grande place dans leurs discussions.

Jean Coutu, le fondateur du groupe qui porte le même nom, ainsi que le président et chef de la direction d’Alimentation Couche-Tard, Alain Bouchard, ont abondé dans le même sens que l’ex-pdg de Bombardier. «Il a été un modèle à suivre, a dit M. Coutu dans un courriel. Je l’ai rencontré à quelques reprises, et à chaque fois, les entretiens que nous avions m’éclairaient sur des situations complexes.»

«Le Canada perd un grand entrepreneur qui a choisi de s’établir au Québec, et ce, malgré l’adversité parfois et la frilosité des Québécois devant la réussite et la richesse en général», a quant à lui affirmé M. Bouchard, également par courriel.

Quant à Isabelle Marcoux, la présidente du conseil de Transcontinental et qui siège également au conseil d’administration de Power Corporation, elle a vanté la vision de M. Desmarais. «C’est un homme qui a laissé l’entreprise entre les mains de ses fils en préparant sa succession, a-t-elle raconté. Ça été une inspiration pour mon père [Rémi Marcoux] pour sa transition [chez Transcontinental].»

Le président de Québecor Média, Pierre-Karl Péladeau, a également, par voie de communiqué, souligné l’apport de M. Desmarais au monde québécois des affaires.

«Je tiens à saluer la mémoire de cet homme, qui, grâce à sa détermination, a créé l’une des peu nombreuses multinationales canadiennes, affirme-t-il. M. Desmarais a par ailleurs été un grand philanthrope qui a contribué généreusement à d’importantes institutions québécoises.»

De son côté, Guy Crevier, président et éditeur du quotidien La Presse, qui appartient à Gesca, filiale de Power Corporation, a souligné que l’héritage laissé par M. Desmarais ne se mesurait pas seulement dans le monde des affaires.

«Bâtisseur, humaniste et philanthrope, sa contribution [...] a été considérable, a-t-il dit par voie de communiqué. Propriétaire de La Presse depuis près de 50 ans, M. Desmarais était convaincu du rôle essentiel des médias dans la vie démocratique.»

Le décès de Paul Desmarais représente la disparition du plus grand financier canadien, selon le journaliste financier Jean-Paul Gagné.

«M. Desmarais a acheté de nombreuses entreprises en plus d’en vendre, a-t-il souligné. Il a réalisé de nombreuses transactions. Ça été un architecte financier. «Les autres riches familles canadiennes, ce sont davantage des entrepreneurs, contrairement aux Desmarais», a ajouté M. Gagné. 

À l’instar de plusieurs, M. Gagné a souligné la vision de Paul Desmarais. «Il était en Chine depuis longtemps, a dit l’ancien éditeur du journal Les Affaires. M. Desmarais a établi des liens avec des dirigeants chinois en plus d’investir là-bas avant bien des gens. Ça aussi, c’est assez remarquable.»

De son côté, le Conseil du patronat du Québec (CPQ) a souligné les qualités de chef d’entreprise et d’administrateur de M. Desmarais, ajoutant qu’il était également un philanthrope généreux.

«Sa contribution et son exemple resteront des modèles pour les futures générations d’entrepreneurs qui lui succéderont», a souligné le président du CPQ, Yves-Thomas Dorval.

La Chambre de commerce du Montréal métropolitain a quant à elle rappelé qu’à partir de débuts «très modestes», M. Desmarais était parvenu à construire l’un des plus grands succès d’affaires que le Québec ait connu.

Le Conseil canadien des chefs d’entreprise a lui aussi souligné la mémoire ainsi que les accomplissements de M. Desmarais.

Un «pionnier» du mécénat

Paul Desmarais a aussi été salué mercredi par la directrice générale du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), Nathalie Bondil, qui a rappelé l'immense contribution de l'amateur d'art. M. Desmarais aura été, selon elle, un véritable porte-étendard du mécénat francophone au Québec.

Grâce à son action, il est devenu «un véritable pionnier» à ce chapitre en plus d'«imprimer sa marque de manière indélébile sur le destin du musée», a fait valoir Mme Bondil.

Au fil des ans, Paul Desmarais a puisé à de nombreuses reprises dans sa collection privée — l'une des plus importantes au Canada — pour offrir ou prêter quelques oeuvres à l'institution muséale, et ce, en toute discrétion, a tenu à préciser celle qui est également conservatrice en chef du MBAM.

Il est d'ailleurs devenu le premier mécène à donner, en 1991, un nom francophone à l'un des pavillons du MBMA. 

Il a néanmoins été «assez modeste» pour donner le crédit à son père, Jean-Noël Desmarais, a expliqué Nathalie Bondil.