Pétrole - De l’Ouest ou d'outre-mer

Le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta est beaucoup plus polluant que celui que se procure actuellement le Québec, en Algérie et en mer du Nord notamment, selon l’IRIS. Et, à long terme, il ne représente pas une bonne affaire pour le Québec, disent les chercheurs.
Photo: Jeff McIntosh Associated Press Le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta est beaucoup plus polluant que celui que se procure actuellement le Québec, en Algérie et en mer du Nord notamment, selon l’IRIS. Et, à long terme, il ne représente pas une bonne affaire pour le Québec, disent les chercheurs.

Le gouvernement du Québec se ferait le « complice » du réchauffement climatique s’il appuyait le projet d’inversion du flux dans la ligne 9B d’Enbridge, selon des chercheurs de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

 

Le pétrole issu des sables bitumineux est plus 67 % plus polluant que le pétrole algérien, ont conclu les auteurs de la note socio-économique Projet d’oléoduc de sables bitumineux Ligne 9B : le Québec à l’heure des choix, Renaud Gignac et Bertrand Schepper. Les diplômés de droit de l’Université Laval et d’administration des affaires de HEC Montréal ont notamment colligé les intensités d’émissions de gaz à effet de serre (GES) durant leurs phases d’extraction, de transport et de raffinage du pétrole importé au Québec.

 

Selon l’IRIS, le Québec doit se garder de troquer le pétrole « moins polluant » provenant de l’Algérie et de l’Europe du Nord contre du pétrole considéré comme « sale » par les organisations environnementales. « Si l’objectif est de rechercher la source d’approvisionnement la moins polluante ou la plus propre, le pétrole des sables bitumineux n’est assurément pas la solution », a déclaré lundi le chercheur associé à l’IRIS Renaud Gignac. En effet, seul le pétrole importé du Nigéria (moins de 4 % des importations au Québec) a une empreinte carbone plus importante que celle du pétrole non conventionnel de l’Ouest canadien. Qui plus est, l’industrie des sables bitumineux a déjà augmenté ses émissions de GES de 338 % au Canada depuis 1990.

 

Les Québécois consomment du pétrole provenant de l’Algérie (28 %), du Royaume-Uni 16,1 %), de Terre-Neuve-et-Labrador (11,9 %), de l’Angola (7,5 %), du Mexique (5,3 %), de la Norvège (4,2 %), du Nigéria (3,6 %) et d’autres pays (23,3 %).

 

Enbridge entend inverser, puis augmenter le flux de pétrole de sa ligne 9B entre Sarnia et Montréal. La société albertaine veut acheminer jusqu’à 300 000 barils de pétrole lourd d’ouest en est lourd plutôt que 240 000 barils de pétrole léger d’est en ouest.

 

Le projet d’inversion du flux dans la ligne 9B ouvrirait la porte à une hausse de 12 % de la production non conventionnelle en Alberta.

 

Renaud Gignac et Bertrand Schepper ont refusé de privilégier l’oléoduc au chemin de fer pour le transport du pétrole des sables bitumineux. Des barils de pétrole non conventionnel de plus dans les oléoducs ne signifieraient pas autant de barils de pétrole non conventionnel de moins sur les rails, ont insisté les auteurs de la note socio-économique. « Choisir entre le projet de ligne 9B et le transport par trains et par navires-citernes n’est pas la bonne question parce que le transport par train ne sera pas affecté par la décision du Québec d’accepter ou de rejeter le projet d’inversion de la ligne 9B », a expliqué M. Gignac. Ligne 9B, Northern Gatheway d’Enbridge, Énergie Est, Keystone XL de TransCanada : « Même si on réalisait tous les projets d’oléoduc, l’industrie des sables bitumineux aurait encore besoin de capacité d’exportation pour ses produits », a-t-il souligné.

 

Le pétrole des sables bitumineux voit actuellement sa course freinée par un « goulot d’étranglement », a poursuivi son confrère, M. Schepper. « L’offre de l’industrie est plus grande que la capacité de transport [actuelle de produits pétroliers]. »

 

M. Schepper convient que les producteurs de pétrole des sables bitumineux ont « diminué un peu » les émissions de GES par baril. Néanmoins, « ces réductions-là sont très loin de compenser l’augmentation massive de la production dans les sables bitumineux ».

 

Les risques de bris ne pèsent pas exclusivement sur le secteur ferroviaire. Enbridge a été montré du doigt à la suite de plus de 800 déversements de pétrole dans l’environnement entre 1999 et 2010. Cette même année, l’équivalent de 25 000 barils de pétrole de la ligne 6B ont pris le cours de la rivière Kalamazoo, dans l’État du Michigan. « Une culture de déviance semble s’être développée au centre de contrôle d’Enbridge », avait par la suite conclu la Commission américaine de sécurité des transports. « Le réseau d’oléoducs d’Enbridge est responsable de 73 déversements en moyenne par année », a fait remarquer M. Schepper.

 

Le gouvernement péquiste ne peut desserrer le « goulot d’étranglement » du pétrole des sables bitumineux sans renier son engagement dans la lutte contre les changements climatiques. D’autant plus que seulement quelque 250 emplois, dont 100 emplois à long terme, seraient créés au Québec, selon l’IRIS. « Les retombées sont marginales », a fait valoir le chercheur, à la veille d’une allocution du président et chef de la direction d’Enbridge, Al Monaco, devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Pour l’État, le projet entraînerait des recettes fiscales de 6,3 millions de dollars par année, soit 0,01 % de ses revenus totaux. « C’est un projet très polluant et qui ne bénéficiera pas à long terme économiquement au Québec. »

 

Les chercheurs appellent la première ministre, Pauline Marois, à prendre exemple sur son homologue britanno-colombienne, Christy Clark, et à user de tout son poids politique pour faire dérailler le projet d’Enbridge.

 

Équiterre a tenu à rappeler lundi au gouvernement péquiste sa promesse de « tenir ses propres consultations et une étude environnementale indépendante » concernant le projet d’inversion du flux de la ligne 9B d’Enbridge, et ce, en marge de l’examen de l’Office national de l’énergie. « Les détails se font toujours attendre », a indiqué le directeur principal chez Équiterre, Steven Guilbeault, à la suite de la publication de la note de l’IRIS. « Vingt municipalités québécoises ont demandé au gouvernement du Québec de tenir sa propre évaluation environnementale, le processus d’évaluation fédéral ne passant pas la barre pour ces municipalités », a-t-il ajouté.

 

Renaud Gignac et Bertrand Schepper ont aussi pressé lundi le gouvernement fédéral de prendre ses distances de l’industrie des sables bitumineux, voyant d’un mauvais oeil l’accroissement des exportations des matières premières « légèrement modifiées pour le transport » dans l’ensemble des exportations. Celles-ci sont passées de 40 % à 65 % de 1999 à 2011. « Le Canada est intimement lié à l’industrie », a souligné M. Schepper, soulignant une « primarisation » de l’économie canadienne.

 

L’IRIS espère également alimenter le débat entourant l’élaboration de la politique énergétique du Québec 2015-2025. D’ailleurs, la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec poursuit sa tournée des régions sur le thème « De la réduction des gaz à effet de serre à l’indépendance énergétique du Québec ».

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