Gains de productivité - Les travailleurs québécois mériteraient 6000 $ de plus par an

La productivité telle que mesurée selon le PIB par heure travaillée a augmenté de 32 % de 1981 à 2010 alors que le revenu de travail n’a progressé que de 15 % durant cette période au Québec.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot La productivité telle que mesurée selon le PIB par heure travaillée a augmenté de 32 % de 1981 à 2010 alors que le revenu de travail n’a progressé que de 15 % durant cette période au Québec.

En raison d’une érosion de leur pouvoir de négociation, les travailleurs québécois n’ont pu obtenir leur juste part des gains de productivité enregistrés par les entreprises au cours des 30 dernières années. En effet, si le revenu de travail avait suivi ces gains, les Québécois gagneraient en moyenne 6000 $ de plus par année.

 

Selon une théorie économique largement acceptée, les salaires ont tendance à augmenter au même rythme que la productivité. Ce ne fut cependant pas le cas au Québec ces derniers 30 ans. D’une note socio-économique publiée mardi par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), il ressort que la productivité telle que mesurée selon le PIB par heure travaillée a augmenté de 32 % de 1981 à 2010 alors que le revenu de travail n’a progressé que de 15 % durant cette période, selon des données ajustées pour l’inflation. L’IRIS illustre que « si cette divergence était comblée, le revenu de travail moyen (par travailleur québécois) augmenterait de 6000 $ par année, passant d’un taux horaire de 26 $ à 29 $».

 

L’auteur de la note, Mathieu Dufour, chercheur associé à l’IRIS et professeur d’économie à la City University of New York, ajoute que les gains de productivité ont d’abord profité aux entreprises. « Durant les trente dernières années, la part du PIB profitant aux entreprises a augmenté de 16 %, tandis que celle allant aux salaires des travailleurs a diminué de 12 % », peut-on lire dans le communiqué.

 

« Pourquoi les travailleurs du Québec ne profitent-ils pas plus de la croissance ? Parce qu’ils ont perdu avec le temps certains des outils leur permettant de négocier. En effet, en diminuant de façon importante l’admissibilité à l’assurance-emploi et en n’indexant pas les prestations d’aide sociale, les gouvernements qui se sont succédé tant à Québec qu’à Ottawa ont réduit leur capacité de faire pression sur leur employeur. Quand vous n’avez pas de revenu suffisant en quittant votre emploi, vous êtes beaucoup plus craintif d’exiger de meilleures conditions de travail », retient Mathieu Dufour.

 

Avantages et programmes sociaux

 

Dans sa note de six pages, l’auteur propose une ventilation de cette hausse de 15 % du revenu du travail sur une trentaine d’années. On y observe un certain déplacement vers les avantages sociaux, dont la part dans la rémunération est passée de 10 à 14 %. La valeur monétaire de ces avantages sociaux a bondi de 60 % dans l’intervalle et celle des salaires, de 10 %. Au cours d’un bref entretien au Devoir, M. Dufour reconnaît également que les gains de productivité proviennent de différentes sources, que l’on peut difficilement différencier. Ainsi, les investissements en capital fixe, en recherche-développement, en formation de la main-d’oeuvre ou en développement technologique viennent s’ajouter à l’essor du numérique et à la dématérialisation de la production pour créer une richesse supplémentaire qui n’a pas nécessairement à être redistribuée aux travailleurs. Se greffent à l’équation la présence ou non de syndicats, les différences entre les secteurs public et privé ou encore la précarité des emplois.

 

« L’on ne dit pas que l’ensemble des gains de productivité doit revenir aux travailleurs. Mais nous pensons que les entreprises peuvent débloquer des ressources pour que les revenus de tout le monde augmentent au même rythme. Pour que ce soit équitable », a souligné M. Dufour.

 

Cette période temporelle a subi le poids de trois récessions sévères. « Le Québec a notamment connu des périodes de très hauts taux de chômage, accompagnées généralement d’une baisse ou d’une stagnation relative de la rémunération. » M. Dufour fait un lien avec les modifications apportées au fil des ans au programme d’assurance-emploi, moins généreux et moins accessible qu’auparavant. Sans oublier que « la libéralisation des échanges commerciaux et des flux de capitaux rendent certaines compagnies plus mobiles et contribuent à diminuer la sécurité d’emploi de certains travailleurs. Cette détérioration contribue à expliquer la divergence entre l’évolution de la productivité des travailleurs et leur rémunération ».

 

L’auteur y voit l’effet d’une détérioration du pouvoir de négociation des travailleurs.

 

Ce qui a fait dire à l’IRIS qu’« au lieu de se concentrer sur des politiques qui favorisent l’accroissement de la productivité, la note socio-économique suggère que le gouvernement améliore la capacité de négociation des travailleurs. Elle évoque aussi la possibilité de créer les conditions nécessaires pour rattraper les retards accumulés ».

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