Portrait d'entreprise - Voir grand dans l’outil optique

Scientifique et entrepreneur, Sébastien Blais-Ouelette dirige Photon.
Photo: François Pesant - Le Devoir Scientifique et entrepreneur, Sébastien Blais-Ouelette dirige Photon.

À l’âge de neuf ans, Sébastien Blais-Ouellette voulait devenir physicien des particules pour une raison très simple : il voulait comprendre l’univers ! Ce fut le premier pas vers un doctorat en astrophysique, décerné conjointement par les universités de Montréal et de Marseille. En 2000, il recevait le prix de la meilleure thèse de doctorat France-Québec, tous domaines confondus. Cette thèse portait sur « la distribution de la matière sombre dans les galaxies spirales ». Comment a-t-il pu, à partir de cela, en arriver à créer une entreprise, Photon etc., qui, encore en plein développement, a réussi à tisser des liens d’affaires à travers le monde et à susciter en plus la naissance de trois autres petites entreprises ?


C’est à cause de la matière sombre, c’est-à-dire « la masse manquante jamais observée ». Il s’agissait donc, aux fins de sa thèse, d’arriver à voir « les effets gravitationnels de cette masse dans les galaxies », ce qui nécessitait des outils optiques très particuliers pour observer de façon très précise le contenu de ces galaxies. Il a donc profité de ses études post-doctorales au Laboratoire national Livermore et à l’Institut de technologie de Californie (CALTECH) pour se spécialiser dans la mise au point de ces outils optiques. « J’ai développé le filtre optique qui est à la base de l’entreprise Photon », explique M. Blais-Ouellette, président fondateur et principal actionnaire de Photon. Avec CALTECH, il a obtenu un brevet pour ce filtre. Il voulait par ailleurs retrouver son épouse et son enfant demeurés à Montréal. Mais, en 2002, il n’y avait pas vraiment d’emploi disponible pour un astrophysicien dans la métropole.


Éric Roberge, un ami d’enfance et spécialiste en financement de jeunes entreprises, l’a mis sur une nouvelle piste à partir d’une seule question : « Ta patente pourrait-elle s’appliquer à autre chose que l’astronomie ? » Le jeune chercheur entrevoyait des possibilités du côté de la médecine. Puis, l’idée de se créer un emploi en lançant une entreprise a germé, en empruntant la voie des modèles mathématiques et des simulations d’instruments. « Le brevet portait sur la technologie de base et on a convergé vers l’imagerie médicale. »


En 2002, après l’éclatement de la bulle des technologies de l’information, financer le démarrage d’une petite entreprise apparaissait impossible. L’aspirant entrepreneur s’est alors tourné vers des collègues chercheurs pour développer avec eux des instruments de recherche qui leur seraient utiles. La première commande est venue de son ex-directeur de thèse pour l’achat d’un filtre devant être utilisé à l’Observatoire du Mont-Mégantic. La NASA a aussi fait l’acquisition de cette caméra, présentée comme « la plus sensible au monde ».


Par la suite, c’est tout un portefeuille d’instruments qui a été développé. Première entreprise embryonnaire à s’installer dans l’incubateur de Polytechnique, Photon décidait quatre ans plus tard de voler de ses propres ailes, grâce à la vente de ses filtres, grâce aussi aux subventions gouvernementales, aux crédits d’impôt et à l’appui de certains investisseurs. « Nos deux grandes spécialités sont l’analyse des cellules biologiques et des matériaux. La vente d’instruments scientifiques pour la recherche demeure notre colonne vertébrale », précise M. Blais-Ouellette. Pour l’instant, ses clients sont essentiellement des universités et des centres de recherche de partout dans le monde.

 

Pépinière de nouvelles entreprises


Ces instruments peuvent connaître des applications multiples, parmi lesquelles Photon doit choisir pour se concentrer sur l’essentiel de ses travaux de recherche. Certaines de ces applications peuvent trouver preneur dans d’autres champs d’activité, si bien que Photon est devenue « une pépinière de nouvelles entreprises ». À ce jour, trois sociétés dérivées doivent leur existence à Photon, dont il devient un partenaire minoritaire tout en bénéficiant de redevances sur les profits que celles-ci peuvent générer. Qui sont-elles ?


Il y a Photonic Knowledge (PW), installée à Rosemère, une PME privée dont le président est Éric Roberge, un ami de M. Blais-Ouellette. Avec une technologie hyperspectrale, PW est en quelque sorte « l’oeil bionique » des géologues sur les sites de forage, permettant d’analyser très rapidement et de façon très précise le contenu des carottes de forage. L’an dernier, PW a été reconnue comme l’une des 10 sociétés canadiennes les plus prometteuses dans le palmarès de Deloitte. Il y a aussi Nüvü Caméras, qui se spécialise dans les caméras ultrasensibles, capables de capter la moindre parcelle de lumière. Cette petite firme vise le marché de l’imagerie biomédicale avec une technologie qui résulte de plusieurs années de travaux et élaborée par Olivier Daigle, l’un des fondateurs de Nüvü Caméras. Enfin, il y a Optina Diagnostics, qui a adapté la technologie de Photon afin d’en faire un instrument pour détecter des maladies dégénératives de l’oeil, avec un examen non invasif, sécuritaire et rapide.


M. Blais-Ouellette pense aussi à des applications industrielles, par exemple pour les entreprises spécialisées dans le recyclage des plastiques, en leur offrant des systèmes infrarouges permettant d’analyser les différents types de plastique et de les classifier. D’autres applications seront possibles dans le secteur agroalimentaire, l’industrie pharmaceutique, la biologie, etc.

 

Financer la commercialisation


Pour l’instant, le plus grand défi de Photon est celui du financement et de la commercialisation. « Les produits qu’on a sont les meilleurs au monde et à des prix abordables, mais nous ne sommes pas connus », constate M. Blais-Ouellette, qui se définit lui-même comme « un entrepreneur qui vient de la science fondamentale ».


Il faut dire en effet que les astrophysiciens qui deviennent des entrepreneurs sont des phénomènes rares. « Nous, on est comme des entreprises garages des débuts de l’informatique. Nous avons des gens qui travaillent sur des prototypes. Nous en vendons aux universités, aux centres de recherche, mais il y a devant nous un marché de centaines de millions. Les marges sont très importantes sur les instruments scientifiques », explique ce président convaincu que le meilleur est à venir.


Pour l’instant, Photon compte 25 employés, dont plusieurs docteurs, ingénieurs et autres spécialistes, qui sont tous membres d’une coopérative détenant des actions de Photon. Le chiffre d’affaires se situe actuellement sous le seuil des 5 millions.


Pour accélérer sa pénétration des marchés, Photon a conclu une alliance avec Fianium, une importante société britannique qui est chef de file dans la fabrication de systèmes de laser et qui détient environ 80 % du marché mondial. Photon lui vend des filtres qu’il met dans ses systèmes, mais avec l’obligation de mentionner l’origine de ces filtres afin de faire connaître Photon plus rapidement. Par ailleurs, des discussions seraient en cours avec plusieurs investisseurs en vue d’une injection de capital en prévision d’une accélération de la commercialisation. En attendant, M. Blais-Ouellette parcourt les salons et donne des conférences.


Y aurait-il des acquéreurs de l’entreprise en vue ? « Il y a de gros joueurs qui nous comprennent et qui font des démarches. Nous sommes un petit poisson qui n’a pas de structures de vente, mais qui est à l’aube d’une création de valeur. Nous avons le contrôle de l’entreprise et nous voulons croître », répond le jeune entrepreneur, qui souhaite que son entreprise prenne son envol au Québec et sous sa direction.

1 commentaire
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 17 juin 2013 14 h 47

    Formidable !

    Comme c'est rafraîchissant de lire un article comme celui-ci. De la volonté, de la détermination, du courage et des idées, voilà ce que peut accomplir quiquonque persiste. Je ne peux m'empêcher de comparer cette aventure avec celle de Silicone Valley. Eux aussi ont commencé par créer une entreprise qui à son tour, a produit une grappe d'autres entreprises connexes. Ils vont aller loin.

    Bravo Monsieur Blais-Ouellette, l'avenir est à vous.